Nouveau modèle de développement : «Le gouvernement a privilégié une logique de gestion des urgences plutôt qu'une réforme profonde»

Nouveau modèle de développement : «Le gouvernement a privilégié une logique de gestion des urgences plutôt qu'une réforme profonde»

Cinq ans après le lancement du Nouveau modèle de développement (NMD), le bilan apparaît mitigé. Si plusieurs réformes structurantes ont été engagées, les résultats restent en deçà des ambitions initiales, notamment en matière de croissance, d’emploi et de réduction d es inégalités. Dans cet entretien, Ali Ghanbouri, président du Centre de la prospection économique et sociale (CPES), analyse les avancées, les limites et les ajustements nécessaires pour remettre le Maroc sur la trajectoire de transformation économique et sociale tracée par le NMD.

 

Propos recueillis par C. Jaidani

Finances News Hebdo : Quelles sont les principales conclusions de la mise en œuvre du Nouveau modèle de développement (NMD) ?

Ali Ghanbouri : Cinq ans après son lancement, le principal constat est contrasté. Le Nouveau modèle de développement a réussi à imposer une vision stratégique de long terme et à replacer le capital humain, l'État social et la transformation productive au cœur du débat public. Plusieurs chantiers ont été engagés, notamment la généralisation de la protection sociale, les investissements industriels, les énergies renouvelables et les infrastructures. Toutefois, les résultats sont en deçà des ambitions affichées. L'objectif central du NMD était de porter la croissance à plus de 6% par an à l'horizon 2035 afin de doubler pratiquement le revenu par habitant et créer massivement des emplois. Or, malgré le rebond observé après la crise sanitaire, le rythme de croissance moyen demeure insuffisant pour atteindre cette trajectoire. Le principal échec concerne l'emploi, la qualité de l'éducation, la productivité économique et la réduction des inégalités. Le Maroc continue également de souffrir d'un déficit de transformation structurelle suffisamment rapide pour rejoindre le groupe des économies émergentes performantes.

 

F. N. H. : On note un décalage entre les projections et les réalisations. Les objectifs étaient-ils trop ambitieux ou faut-il pointer du doigt la politique gouvernementale et la conjoncture ?

A. Gh. : La réponse est probablement un mélange des trois facteurs, mais avec des responsabilités différenciées. D'abord, le NMD a fixé des objectifs ambitieux, inspirés des trajectoires de pays ayant connu des transformations rapides. Viser une croissance supérieure à 6% pendant plus d'une décennie impliquait des réformes profondes du marché du travail, de l'éducation, de l'administration et de la gouvernance économique. Ensuite, la conjoncture a été particulièrement défavorable : sortie difficile de la pandémie, sécheresses successives, inflation importée, guerre en Ukraine et tensions géopolitiques. Ces facteurs ont incontestablement ralenti l'exécution du modèle. Cependant, il serait excessif d'attribuer l'ensemble des retards à la conjoncture. Une part importante du décalage relève également de la mise en œuvre. Le gouvernement a souvent privilégié une logique de gestion des urgences et des grands programmes sectoriels plutôt qu'une réforme profonde de la productivité, de l'administration et de l'école publique. Le NMD appelait à une véritable transformation des institutions; mais dans les faits, on observe davantage une accumulation de programmes qu'une transformation structurelle.

 

F. N. H. : Les stratégies sectorielles comme le Plan Maroc Vert ont-elles donné l'effet escompté ? Faut-il les revoir ?

A. Gh. : Le Plan Maroc Vert, lancé en 2008, constitue sans doute l’exemple le plus révélateur des forces et des limites du modèle de croissance marocain. Son bilan économique est largement positif : le PIB agricole a progressé de près de 60% par rapport à son niveau de départ pour atteindre environ 125 milliards de dirhams, tandis que les exportations agricoles ont été multipliées par 2,4. Les investissements privés générés ont dépassé 63 milliards de dirhams, contribuant à la modernisation de plusieurs filières à forte valeur ajoutée, notamment les fruits rouges, les agrumes et les cultures d’exportation. Cependant, ces performances ont révélé plusieurs limites structurelles. Malgré la création estimée entre 250.000 et 300.000 emplois agricoles équivalents, l’impact sur l’emploi rural est resté inférieur aux attentes, au regard du poids du secteur dans l’économie nationale. Les bénéfices du plan se sont concentrés dans certaines filières exportatrices et dans les régions les mieux dotées en infrastructures et en ressources hydriques, laissant persister d’importantes disparités territoriales.

La question de la durabilité environnementale s’est également imposée comme l’une des principales faiblesses du modèle. Certes, la superficie équipée en irrigation goutte-à-goutte est passée d’environ 160.000 hectares à près de 585.000 hectares, permettant une économie estimée à 2 milliards de mètres cubes d’eau. Néanmoins, la priorité accordée à certaines cultures intensives a accentué la pression sur les nappes phréatiques et les ressources hydriques, dans un contexte marqué par des sécheresses récurrentes et un stress hydrique devenu structurel. Le lancement de la stratégie «Génération Green 2020-2030» constitue d’ailleurs une reconnaissance implicite de ces limites. Cette nouvelle approche place davantage l’élément humain, la résilience climatique et la durabilité au cœur des politiques agricoles. Plus largement, le Maroc est aujourd’hui appelé à dépasser la logique des stratégies sectorielles cloisonnées pour adopter une vision fondée sur la productivité globale et l’impact social. À l’avenir, toute stratégie publique devrait être évaluée selon trois critères fondamentaux : sa capacité à créer des emplois durables, à renforcer la résilience face au changement climatique et à réduire les inégalités territoriales et sociales.

 

F. N. H. : Comment trouver un équilibre entre l'objectif d'État social et une économie performante ?

A. Gh. : Le débat est souvent mal posé. L'État social et la performance économique ne sont pas contradictoires. Les pays qui affichent les meilleurs niveaux de compétitivité sont souvent ceux qui investissent massivement dans l'éducation, la santé et la protection sociale. Ces dépenses ne constituent pas uniquement un coût pour les finances publiques, mais représentent également un levier essentiel pour renforcer le capital humain, améliorer la productivité et soutenir la croissance à long terme. Le véritable enjeu est celui du financement. Le Maroc ne peut pas construire un État social durable uniquement à travers les transferts et les aides. Il doit simultanément élargir sa base productive, augmenter la valeur ajoutée industrielle, améliorer la productivité et accroître le taux d'activité. Sans une création suffisante de richesse, le financement des politiques sociales risque de devenir de plus en plus difficile à soutenir. Autrement dit, l'État social doit être considéré comme un investissement productif et non comme une simple dépense budgétaire. Le risque actuel est de voir les dépenses sociales progresser plus vite que la création de richesse, ce qui pourrait créer des tensions budgétaires à moyen terme. L'équilibre recherché passe donc par une articulation intelligente entre protection sociale, compétitivité économique et création durable de valeur ajoutée.

 

F. N. H. : Tel qu'il est conçu, le NMD peut-il réduire les inégalités sociales et territoriales ?

A. Gh. : Sur le papier, oui. Le NMD est probablement le document stratégique marocain qui accorde la plus grande place à la question des inégalités territoriales, à la justice sociale et à l'égalité des chances. Il propose une vision ambitieuse visant à garantir un accès plus équitable aux services publics, aux opportunités économiques et aux infrastructures, quel que soit le territoire de résidence. Toutefois, le problème réside moins dans la conception que dans les mécanismes d'exécution. Les disparités entre les métropoles et les territoires périphériques demeurent importantes. Les investissements continuent à se concentrer fortement sur quelques pôles économiques, notamment l'axe CasablancaRabat-Tanger, tandis que certaines zones rurales et provinces enclavées peinent encore à bénéficier des mêmes opportunités en matière d'emploi, de santé, d'éducation ou d'investissement. Le défi n'est donc plus de définir les priorités, mais de territorialiser réellement les politiques publiques, avec davantage de moyens pour les régions et une régionalisation plus effective. Sans réforme profonde de la gouvernance territoriale, accompagnée d'une véritable déconcentration des moyens et des pouvoirs, le risque est que la croissance continue à profiter principalement aux espaces déjà dynamiques, limitant ainsi la capacité du NMD à réduire durablement les inégalités sociales et territoriales.

 

F. N. H. : Le Maroc n'arrive pas à améliorer significativement son positionnement mondial en développement humain. Que faut-il revoir ?

A. Gh. : Le Maroc a franchi pour la première fois le seuil des pays à développement humain élevé, avec un développement humain (DH) supérieur à 0,700. Cette avancée constitue un signal positif, mais elle ne doit pas masquer une réalité plus nuancée : le Royaume demeure classé autour de la 120ème place mondiale et sa progression dans le classement international reste relativement lente. Cette situation montre que les défis du développement humain au Maroc ne sont pas uniquement d’ordre économique. La croissance et l’investissement sont nécessaires, mais ils ne suffisent pas à eux seuls à améliorer durablement les conditions de vie et les opportunités offertes aux citoyens. La première priorité concerne l’éducation. L’expérience internationale démontre qu’aucun pays n’a réussi un véritable saut de développement humain sans un système éducatif performant. L’amélioration de la qualité de l’enseignement, la réduction des inégalités scolaires et le renforcement des compétences doivent ainsi constituer des objectifs stratégiques majeurs. La deuxième et la troisième priorités portent respectivement sur la santé et la gouvernance de la dépense publique. Malgré les progrès réalisés, des efforts importants restent nécessaires pour améliorer l’accès aux soins, renforcer les ressources humaines médicales et réduire les disparités territoriales. Par ailleurs, le rendement social de la dépense publique demeure en deçà des attentes. Comme le souligne le rapport du PNUD, le Maroc continue de faire face à des défis significatifs liés à la pauvreté multidimensionnelle, aux inégalités et à l’égalité des chances. 

 

 

 

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