La crise migratoire de Sebta a ravivé les tensions entre Rabat et Madrid, sur fond de crispations politiques en Espagne. Pour le politologue Mohamed Bouden, ces turbulences ne sauraient toutefois remettre durablement en cause une relation dictée par la géographie, l’histoire et des intérêts stratégiques communs.
Propos recueillis par C. Jaidani
Finances News Hebdo : Les relations maroco-espagnoles passent actuellement par une période de turbulences. Quelle lecture en faitesvous ?
Mohamed Bouden : Historiquement, les relations maroco-espagnoles ont été empreintes par moment de discordes dont l’ampleur varie selon les circonstances. Mais rapidement, ces relations reprennent et reviennent à la normale. Les deux pays savent que leurs liaisons politiques, économiques, culturelles et sociales sont stratégiques et essentielles pour leur intérêt et pour la stabilité de la région. Le poids géographique et historique impose la coopération et l’entretien de relations exemplaires et séculaires. Il est donc important d’apaiser les tensions et d’éviter les différends. Pour ce faire, il faut que les deux pays honorent leurs engagements et respectent leurs ambitions respectives. Les relations doivent se focaliser essentiellement sur les intérêts communs. En cas d’incidents isolés, comme celui de Sebta, il ne faut pas que certaines parties espagnoles en profitent pour régler leurs comptes avec le Maroc ou saisir cette occasion pour faire de la récupération politique et diffamer le Maroc sans preuves. Cela perturbe l’atmosphère favorable qui marquait les relations bilatérales.
F. N. H. : Quel est votre avis sur la décision du Cortes d’accorder la nationalité espagnole aux Sahraouis nés sous l'administration espagnole ?
M. B. : C’est une décision peu mature qui peut impacter les relations entre l’Espagne et le Maroc. Le ministère des Affaires étrangères marocain n’a pas tardé à réagir, dénonçant une instrumentalisation politique. Il a précisé que «le Maroc a choisi de s’engager avec le Royaume d’Espagne dans une relation de bon voisinage, d’entente politique, de partenariat économique et de coopération sécuritaire». Je crois qu’il faut faire face à l’initiative du parlement espagnol par voie juridique. Madrid a déjà essayé la même expérience avec la Guinée équatoriale (son ancienne colonie), mais elle s’est soldée par un échec cuisant. D’autres pays ont eux aussi tenté cette expérience mais n’ont pas atteint les effets escomptés. Avec cette décision, l’Espagne tente un retour en arrière. C’est paradoxal, car d’un côté elle reconnait la marocanité du Sahara et, de l’autre, elle accorde la nationalité aux Sahraouis nés sous son administration. Le Maroc a refusé catégoriquement d’être l’objet d’enjeux électoraux en Espagne. Cette initiative est une intrusion dans la souveraineté nationale. Toute décision portant sur la nationalité d’un citoyen marocain ne peut aboutir sans l’accord des autorités marocaines. Les Sahraouis sont des Marocains et on ne peut changer ce constat.
F. N. H. : Le rapprochement entre l’Algérie et l’Espagne peut-il se faire au dépens du Maroc ?
M. B. : Le Maroc a une confiance dans ses relations étrangères. Il a depuis toujours opté de ne pas intervenir dans les décisions souveraines des autres pays. Chaque pays a le droit de conclure les partenariats qui lui semblent bénéfiques pour ses intérêts. L’important est que les relations entre Rabat et Madrid soient basées sur l’entente et la coordination.
F. N. H. : Quels sont les enseignements à tirer de la crise de Sebta ?
M. B. : La question de l’immigration se pose avec acuité. Il faut la traiter dans le cadre d’une approche globale impliquant non seulement l’Espagne, mais l’Union européenne aussi. En tout cas, le Maroc a affiché clairement son intention de ne pas être le gendarme de l’Europe et garder sa frontière. Il a payé le prix fort de sa position géographique. Il sera amené à le faire dans les années à venir. L’Europe et particulièrement l’Espagne doivent renforcer leur soutien au Maroc et entretenir avec lui un partenariat équilibré. Le Maroc ne peut à lui seul supporter le coût de la lutte contre l’immigration clandestine. Il est donc primordial d’éviter d’accuser systématiquement le Royaume de laxisme.