Cinq années de réformes, de crises et de grands chantiers. Alors que le chef du gouvernement revendique un bilan marqué par l'émergence de l'État social et la préparation du Maroc de demain, demeure une interrogation essentielle : au-delà des chiffres, qu'est-ce qui a réellement changé dans la vie des citoyens ?
Par M. A. L.
Cinq ans. En physique, la théorie de la relativité nous enseigne que le temps n'est jamais une donnée absolue. Selon le point d'observation, une même durée peut paraître fugace ou interminable.
En politique aussi, un quinquennat se dilate parfois sous le poids des crises, des attentes et des urgences, aussi bien pour ceux qui gouvernent que pour ceux qui sont gouvernés. Plus encore lorsqu'il traverse une pandémie mondiale, une poussée inflationniste sans précédent, une succession d'années de sécheresse, un séisme dévastateur et un environnement géopolitique particulièrement instable. Entre 2021 et 2026, le gouvernement aura exercé dans l'un des contextes les plus complexes qu'ait connus le Royaume au cours des dernières années. Mais s'il est une réforme qui résume le quinquennat d'Aziz Akhannouch, c'est sans doute celle de la protection sociale.
Entre 2021 et 2026, le gouvernement a fait de l'élargissement du filet de sécurité des citoyens l'axe central de son action. La généralisation de l'Assurance maladie obligatoire constitue à cet égard l'une des mesures les plus emblématiques du mandat. Selon les chiffres avancés par l'Exécutif, près de 40 millions de Marocains bénéficient désormais d'une couverture médicale, dont plus de 11 millions de personnes vulnérables prises en charge dans le cadre de l'AMO Tadamon. Pour l'économiste Mohammed Jadri, «la généralisation de la protection sociale constitue sans doute la réforme la plus structurante du mandat». À cette réforme, s'est ajoutée l'aide sociale directe.
Lancé fin 2023, ce dispositif bénéficie aujourd'hui à près de 3,9 millions de familles, soit quelque 12 millions de citoyens, à travers un soutien mensuel destiné aux ménages les plus fragiles. Le gouvernement y ajoute les revalorisations du SMIG et du SMAG, les augmentations salariales dans la fonction publique ainsi que les hausses accordées aux secteurs de la santé et de l'éducation. Sur le papier, peu de gouvernements peuvent revendiquer une extension aussi importante de la protection sociale. Mais l'impact d'une politique publique ne se mesure pas uniquement au nombre de bénéficiaires. Il se mesure aussi dans le ressenti des citoyens. Or, c'est précisément là que le tableau se nuance. Selon les dernières enquêtes du haut-commissariat au Plan, près de 78% des ménages estimaient, fin 2025, que leur niveau de vie s'était dégradé au cours des douze mois précédents.
Plus révélateur encore, seuls 2,4% déclaraient être en mesure d'épargner une partie de leurs revenus. Un décalage que Mohammed Jadri résume ainsi : «Les statistiques nationales peuvent afficher une croissance économique, une amélioration des recettes fiscales ou une hausse des investissements, sans que ces évolutions soient immédiatement perceptibles dans le budget des familles». Toute la complexité du bilan réside dans cette coexistence de deux réalités : celle, tangible, d'un État plus protecteur, et celle, tout aussi réelle, d'une population dont une large partie continue de percevoir son quotidien comme plus difficile qu'hier.
Là où les attentes demeurent
Dans sa vidéo-bilan, Aziz Akhannouch consacre une place importante à la santé et à l'éducation. Près de 1.400 centres de santé réhabilités, un CHU en voie d'implantation dans chaque région, quatre nouvelles facultés de médecine et de pharmacie, plus de 4.600 écoles pionnières, 788 nouveaux établissements scolaires construits et un taux de préscolarisation porté à 80%. Mais la question n'est plus celle des moyens mobilisés. Elle est celle des résultats obtenus. Car la santé et l'éducation constituent le premier point de contact entre l'État et le citoyen. Or, malgré les investissements engagés, ces deux secteurs continuent d'alimenter une part importante des frustrations exprimées par les Marocains.
Dans la santé, la généralisation de l'AMO et le renforcement des infrastructures ont élargi l'accès aux soins. Pourtant, les difficultés d'accès aux spécialistes, les délais de prise en charge, la saturation de certains établissements ou encore les disparités territoriales demeurent des réalités auxquelles de nombreux citoyens restent confrontés. Le constat est plus nuancé dans l'éducation.
Le programme des Écoles pionnières, présenté comme l'une des réformes phares du mandat, fait partie des rares chantiers dont les premiers résultats commencent à être mesurables. Dans les collèges concernés, le taux d'abandon scolaire est passé de 8,4% à 4,45% entre les années scolaires 2023-2024 et 2024-2025, tandis que les évaluations font état d'une amélioration des acquis scolaires. À cela s'ajoute la résolution du dossier des enseignants contractuels, qui a permis d'apaiser l'un des principaux foyers de tension sociale du secteur, ainsi que les accords conclus avec les professionnels de santé.
Ces avancées témoignent de réformes qui commencent à produire des effets. Mais entre l'ouverture d'un chantier et sa traduction durable dans le quotidien des citoyens, le chemin reste souvent long. Car construire un hôpital ou lancer une nouvelle approche pédagogique est une chose; améliorer durablement la qualité des services publics en est une autre. À l'heure du bilan, le gouvernement peut ainsi revendiquer avoir engagé des réformes longtemps jugées incontournables. Reste à savoir si les Marocains considèrent déjà que l'école de leurs enfants et l'hôpital de leur quartier ont réellement changé.
Un pays qui se transforme, une inclusion qui tarde
Si le premier marqueur du quinquennat Akhannouch est social, le second est sans doute celui des grands chantiers. Confronté à la pandémie, à la sécheresse, au séisme d'Al Haouz et aux turbulences de l'économie mondiale, le gouvernement a fait le choix de l'investissement et de l'anticipation. La nouvelle Charte de l'investissement, les projets industriels, les infrastructures logistiques ou encore les programmes destinés à renforcer la souveraineté hydrique et énergétique répondent à une même ambition : réduire les vulnérabilités du Royaume et préparer l'avenir. Le stress hydrique constitue sans doute le défi le plus emblématique de ce mandat.
Dessalement de l'eau de mer, interconnexion des bassins hydrauliques, sécurisation de l'approvisionnement des grandes villes et soutien au monde agricole : autant de projets qui visent à répondre à une menace devenue structurelle. À cela s'est ajoutée la reconstruction postséisme d'Al Haouz, qui a mobilisé des moyens considérables pour réhabiliter les territoires touchés. Les premiers résultats de cette stratégie commencent à apparaître. En 2025, le Maroc a accueilli près de 20 millions de visiteurs, un record historique. Les exportations industrielles ont poursuivi leur progression, tandis que les investissements approuvés dans le cadre de la nouvelle Charte dépassent les 340 milliards de dirhams. Ces performances dessinent les contours d'un Maroc plus robuste. Elles ne disent pas nécessairement ce qu'il en est de la place qu'y trouvent les citoyens. Comme le souligne l'économiste Mohammed Jadri, «le véritable défi consiste à transformer les performances économiques en améliorations tangibles et rapidement perceptibles dans le quotidien des citoyens».
À cet égard, l'emploi demeure le principal test. Certes, l'économie nationale a créé près de 193.000 emplois en 2025, permettant au taux de chômage de reculer légèrement à 13%. Mais cette amélioration reste relative. Le chômage touche encore plus d'un jeune sur trois et plus d'une femme active sur cinq, tandis que plus de la moitié des Marocains en âge de travailler demeurent en dehors du marché du travail. C'est là que réside sans doute l'un des principaux paradoxes du quinquennat. Les investissements se multiplient, les infrastructures se développent et certains secteurs affichent des performances historiques. Pourtant, une partie des citoyens continue d'évaluer ces progrès à l'aune d'une question plus immédiate : ces transformations créentelles suffisamment d'opportunités ?
Comme le résume Mohammed Jadri, «l'histoire retiendra probablement ce mandat comme celui de la mise en place de réformes sociales et institutionnelles ambitieuses. Leur véritable succès sera néanmoins mesuré dans les années à venir, à travers leur capacité à générer une croissance plus inclusive, à renforcer la classe moyenne et à améliorer durablement le bien-être des citoyens». Cinq ans plus tard, la question demeure donc entière : les réformes engagées ont-elles déjà commencé à transformer durablement le quotidien des Marocains ou n'en représentent-elles encore que les prémices ?