En 2025, la blockchain a discrètement changé de statut. Longtemps associée à des usages spéculatifs, la technologie s’est recentrée sur son rôle initial : une infrastructure de confiance.
Par K. A.
Moins visible dans le grand public, elle progresse pourtant là où ça compte vraiment : dans les systèmes critiques des entreprises, des institutions financières et des États. Le mouvement est clair : la blockchain n’est plus un sujet d’expérimentation. Elle devient un outil opérationnel.
Les investissements dans la blockchain ont franchi un cap en 2025. Selon plusieurs cabinets d’analyse comme Fortune Business Insights, le marché mondial de la blockchain dépasse désormais les 30 milliards de dollars et devrait enregistrer une croissance annuelle supérieure à 40% sur les prochaines années.
Ce qui change, ce n’est pas seulement le volume, mais la nature des projets. Les expérimentations isolées laissent place à des déploiements à grande échelle, notamment dans la finance, la logistique et l’industrie.
Chez IBM ou Microsoft, les solutions blockchain sont désormais intégrées dans des offres cloud destinées aux entreprises. L’objectif est simple : garantir l’intégrité des données dans des environnements multi-acteurs. «La blockchain est en train de devenir une couche invisible de vérification dans les systèmes numériques», explique un analyste du cabinet Gartner.
Les vrais cas d’usage
Là où la blockchain prend réellement sens, c’est dans la gestion de la traçabilité. En 2025, plusieurs secteurs clés ont accéléré leur adoption. Dans la supply chain, des groupes comme Maersk ont poursuivi le développement de plateformes permettant de suivre les flux de marchandises en temps réel, avec des données infalsifiables partagées par tous les acteurs.
Selon plusieurs retours industriels, l’usage de la blockchain permet de réduire les délais de traitement documentaire de 20 à 40%, tout en diminuant les coûts administratifs jusqu’à 30%. Dans l’agroalimentaire, la technologie est utilisée pour tracer l’origine des produits, du producteur jusqu’au consommateur. Un enjeu stratégique dans un contexte de sécurité alimentaire et de transparence accrue. D’après IBM, le temps nécessaire pour retracer l’origine d’un produit peut passer de plusieurs jours à quelques secondes grâce à la blockchain.
Par ailleurs, près de 60% des grandes entreprises agroalimentaires déclarent tester ou déployer des solutions de traçabilité avancée. Même dynamique dans la santé. La blockchain est testée pour sécuriser les dossiers médicaux et garantir leur partage entre établissements sans risque de falsification. Selon des études relayées par World Economic Forum, jusqu’à 20% des données médicales contiennent des erreurs ou des incohérences, un problème que les registres distribués pourraient réduire significativement. Plusieurs projets pilotes montrent une amélioration notable de l’intégrité et de l’interopérabilité des données de santé. On sort clairement du concept. On est dans de l’usage métier.
Tokenisation des actifs
L’un des virages les plus structurants de 2025 reste la tokenisation. Derrière ce terme, une idée simple : représenter des actifs réels sous forme numérique sur une blockchain. Immobilier, obligations, actifs industriels… tout peut être fractionné, tracé et échangé plus facilement. Selon plusieurs analyses relayées par International Organization of Securities Commissions, la tokenisation pourrait représenter plusieurs milliers de milliards de dollars d’actifs dans les années à venir.
Certaines projections estiment que jusqu’à 10% du PIB mondial pourraient être tokenisés à l’horizon 2030. Cette évolution pourrait transformer en profondeur les marchés financiers en réduisant les coûts d’intermédiation, estimés entre 20% et 30% sur certaines transactions, et en accélérant les délais de règlement, passant de plusieurs jours à quelques minutes. Mais cette transformation pose aussi des défis.
L’IOSCO alerte sur les risques liés à la gouvernance, à la cybersécurité et à la protection des investisseurs, signe que la technologie avance plus vite que la régulation. L’autre signal fort en 2025 est l’implication des gouvernements. Plusieurs pays ont lancé des projets de registres numériques basés sur la blockchain pour moderniser leurs administrations. Cadastre, identité numérique, gestion des subventions…, les cas d’usage se multiplient.
Des institutions comme la Banque mondiale soutiennent ces initiatives, notamment dans les pays émergents, où la blockchain peut pallier certaines faiblesses structurelles des systèmes administratifs. «La blockchain offre une opportunité unique d’améliorer la transparence et la gouvernance dans les économies en développement», souligne un rapport récent de l’institution.
Le virage blockchain reste à concrétiser
Au Maroc, la blockchain reste un sujet discret, mais bien réel. Plusieurs initiatives émergent, souvent portées par des startups ou des acteurs institutionnels. Bank Al-Maghrib travaille sur des projets liés à la digitalisation des infrastructures financières et explore les usages des registres distribués dans les systèmes de paiement.
Parallèlement, l’Agence de développement du digital s’intéresse à l’intégration de la blockchain dans les services publics, notamment autour de l’identité numérique et de la dématérialisation des procédures administratives. Le potentiel est évident, notamment dans des secteurs clés comme l’export agroalimentaire, où la traçabilité devient un argument commercial majeur. Dans un contexte où les marchés européens imposent des exigences croissantes en matière de transparence et de conformité, la blockchain pourrait permettre aux exportateurs marocains de certifier l’origine, la qualité et les conditions de production de leurs produits en temps réel. Même logique dans la logistique portuaire.
Avec des plateformes comme Tanger Med, hub stratégique reliant plus de 180 ports dans le monde, l’intégration de solutions blockchain pourrait fluidifier les échanges documentaires, réduire les délais de traitement et limiter les risques de fraude. À l’échelle internationale, ce type de déploiement permet déjà de réduire les coûts administratifs de 15 à 30% dans certaines chaînes logistiques.
Dans l’industrie, notamment autour de l’écosystème OCP, la question de la traçabilité des ressources et de la certification des chaînes d’approvisionnement devient également centrale. La blockchain pourrait y jouer un rôle structurant, notamment dans le cadre des exigences ESG imposées par les partenaires internationaux. Mais cette dynamique reste encore fragmentée. «Le Maroc a tout pour se positionner sur la blockchain à l’échelle régionale, mais aujourd’hui, il manque surtout une direction claire», explique Adil Sayegh, spécialiste en transformation numérique et en technologies émergentes. Et d’ajouter qu’«il y a des initiatives, ça bouge, mais chacun avance un peu de son côté, sans véritable coordination. Le vrai sujet maintenant, c’est de passer à l’échelle. On ne peut plus rester dans des tests ou des projets pilotes, il faut structurer et industrialiser».
Il poursuit : «Il y a des secteurs où l’on pourrait aller très vite, comme la logistique, l’agroalimentaire ou même certains services publics. Mais sans cadre précis et sans feuille de route nationale, les acteurs hésitent à investir réellement. À un moment donné, il faut assumer une stratégie et créer un environnement qui donne confiance. Sinon, nous allons continuer à avancer lentement, alors que d’autres pays sont déjà en train de prendre de l’avance».
Le constat est partagé par plusieurs acteurs de l’écosystème. En l’absence de cadre réglementaire structuré, les projets avancent à un rythme limité, souvent en phase pilote. À ce jour, aucun dispositif légal ne définit clairement les usages industriels de la blockchain, ce qui freine les investissements et les déploiements. «Si l’on ne pose pas rapidement un cadre clair, on va simplement utiliser des technologies conçues ailleurs, sans jamais vraiment peser dans leur développement», prévient Sayegh. «Le sujet dépasse largement la technologie. C’est une question de positionnement. Aujourd’hui, tout est encore possible, mais ça ne durera pas. Les pays qui prennent de l’avance maintenant vont structurer le marché, les autres suivront», conclut-il.