Entre sécheresse structurelle, pression sur les coûts et exigences des marchés à l’export, le secteur est en train de basculer. L’AgriTech s’impose moins comme une tendance que comme une réponse pragmatique à une équation devenue critique.
Par K. A.
Ces dernières années, le signal est clair. Après des campagnes agricoles difficiles, le secteur a repris des couleurs pour la saison 2025-2026, portée par un retour des pluies et une progression de 5% de la valeur ajoutée agricole. Mais derrière cette amélioration conjoncturelle, le fond reste fragile. Le Maroc continue de subir un déficit hydrique structurel, avec des barrages régulièrement sous tension et une dépendance climatique qui ne laisse aucune marge d’erreur. Dans ce contexte, la question de l’eau est devenue centrale.
L’agriculture concentre à elle seule près de 80 à 85% de la consommation hydrique nationale. Une pression qui oblige à repenser les pratiques, notamment dans les régions les plus exposées. C’est précisément là que la technologie commence à trouver sa place. Sur le terrain, les usages évoluent. Dans certaines exploitations, notamment dans le SoussMassa ou le Gharb, l’irrigation n’est plus pilotée uniquement à l’intuition, mais à partir de données.
Capteurs d’humidité des sols, stations météo connectées, images satellites… l’objectif est simple : optimiser l’usage de l’eau tout en maintenant les rendements. Ces outils permettent d’améliorer la prise de décision et de limiter les pertes, dans un environnement marqué par un stress hydrique croissant. Cette transformation reste progressive, mais elle semble inévitable.
«L’AgTech occupera de plus en plus de place dans le quotidien de l’agriculteur marocain (…) Consulter une plateforme digitale avant d’aller à sa ferme deviendra une action routinière», révèle Faissal Sehbaoui, Directeur général d’AgriEdge. L’AgriTech ne se limite pas à l’irrigation. Elle touche aussi le suivi des cultures, la gestion des intrants, la prévision des rendements et la traçabilité des produits.
Pour les exportateurs, c’est un enjeu clé. Les marchés européens, de plus en plus exigeants, imposent des standards élevés en matière de qualité, de traçabilité et d’empreinte environnementale. Dans ce cadre, la technologie devient un outil de compétitivité. Du côté des pouvoirs publics, la stratégie est clairement affichée. À travers Génération Green 2020-2030, le Maroc mise sur la digitalisation pour moderniser son agriculture et améliorer sa résilience.
L’objectif est notamment de développer des services agricoles digitaux, de faciliter l’accès à l’information pour les agriculteurs et d’encourager l’innovation. Le lancement d’un pôle dédié à l’agriculture digitale lors du SIAM s’inscrit dans cette dynamique. Mais sur le terrain, la réalité est plus contrastée. L’adoption des technologies reste à deux vitesses. Les grandes exploitations avancent rapidement, portées par des logiques d’investissement et de rentabilité.
À l’inverse, les petits agriculteurs, qui représentent une part importante du tissu agricole, peinent à suivre. Le coût des équipements, le manque de formation et parfois même l’accès limité à Internet constituent des freins majeurs. Cette fracture technologique pose une vraie question d’inclusion. Car si l’AgriTech reste concentrée sur une minorité d’acteurs, son impact global restera limité. Plusieurs experts du secteur alertent sur ce point : sans accompagnement adapté, la transition numérique risque d’accentuer les inégalités existantes plutôt que de les réduire. Ainsi, les startups commencent à jouer un rôle structurant.
Depuis deux ans, plusieurs initiatives émergent avec des solutions adaptées aux réalités locales. Certaines proposent des systèmes d’irrigation intelligente accessibles, d’autres développent des plateformes de suivi des cultures ou de mise en relation entre agriculteurs et acheteurs. L’innovation est là, mais elle reste encore fragile et dépend fortement des financements et des capacités de déploiement. Au-delà de la technologie, c’est surtout une nouvelle manière de piloter l’exploitation agricole qui se dessine.
«L’AgTech permet d’apporter une information décisionnelle à l’agriculteur et d’optimiser significativement l’utilisation de ses ressources», souligne Faissal Sehbaoui. En parallèle, des projets pilotes se multiplient, notamment autour des fermes digitales. L’idée est de tester des technologies dans des conditions réelles, puis de les adapter avant un éventuel déploiement à plus grande échelle. Ces initiatives permettent de valider les modèles, mais aussi de rassurer les agriculteurs, souvent réticents face à des solutions perçues comme complexes ou coûteuses. Au-delà des usages, l’AgriTech s’inscrit dans un enjeu plus large : celui de la souveraineté alimentaire. Le Maroc reste dépendant des importations pour certaines cultures stratégiques, notamment les céréales.
Dans un contexte international instable, marqué par les tensions géopolitiques et les fluctuations des prix, cette dépendance constitue un risque réel. La technologie apparaît alors comme un levier pour améliorer la productivité locale et sécuriser les approvisionnements. Dans le même temps, le Maroc continue de renforcer sa position à l’export, notamment sur les fruits et légumes, avec des volumes en progression vers l’Union européenne. Là encore, l’intégration de solutions technologiques joue un rôle, en permettant d’améliorer la qualité des produits et de répondre aux exigences des marchés internationaux.