Amine Zarouk, CEO fondateur d'Arwa Solutions et président de la Fondation Green OpenLab, défend une vision où la technologie ne remplace pas l'humain, mais renforce sa capacité à décider. Il revient sur les défis de l'AgriTech marocaine et les conditions pour bâtir un écosystème agricole plus résilient.
Propos recueillis par Z. A.
Finances News Hebdo : Vous venez du monde IT et de l'offshoring, pas de l'agriculture. Qu'est-ce qui vous a mené à fonder une ferme pilote plutôt qu'une nouvelle société de conseil ?
Amine Zarouk : Vu de l'extérieur, cela peut sembler être un grand écart. En réalité, je fais aujourd'hui presque le même métier qu'il y a vingt ans lorsque j'ai créé ma première entreprise, devenue par la suite Alten Maroc. À l'époque, nous mettions des ingénieurs marocains au service de projets technologiques internationaux. Aujourd'hui, nous faisons exactement la même chose, mais au service de l'agriculture. Nous avons remplacé les ingénieurs logiciels par une équipe d'ingénieurs agronomes, data scientists et spécialistes AgriTech qui accompagnent des exploitations au Maroc et désormais en Europe. Le véritable déclic est venu pendant la crise du Covid. Comme beaucoup, j'ai pris conscience de l'importance des souverainetés évoquées par Sa Majesté : alimentaire, sanitaire, industrielle, énergétique... J'y ajouterais volontiers la souveraineté numérique. Je me suis alors posé une question très simple : pourquoi continuer uniquement à exporter nos compétences pour développer les produits des autres, alors que nous pouvions créer ici des technologies capables d'améliorer la vie des gens ? L'agriculture est probablement l'un des secteurs où cette question est la plus fondamentale. Comment produire davantage avec moins d'eau, moins d'énergie et moins d'intrants, tout en améliorant les revenus des agriculteurs ? Il y avait aussi une conviction entrepreneuriale. Lorsque j'étais président de l'APEBI, nous avons beaucoup travaillé sur la stratégie digitale du Maroc avec les équipes de Moulay Hafid Elalamy. Tous les benchmarks internationaux montraient que l'AgriTech allait devenir un marché majeur. Nous sommes un grand pays agricole, avec un vrai vivier d'ingénieurs. J'ai la conviction que le Maroc a tous les atouts pour devenir un leader régional de cette industrie.
F. N. H. : Pourquoi la data serait-elle plus urgente aujourd'hui, alors que la sécheresse semble marquer une pause ?
A. Z. : La data serait-elle plus urgente aujourd'hui, justement parce que la meilleure période pour préparer une crise est celle où elle est moins visible. Lorsque tout va bien, beaucoup de décisions peuvent être prises à l'intuition. Lorsque les ressources se raréfient, chaque erreur coûte très cher. La donnée permet de construire cette résilience. Elle aide à comprendre son exploitation, à constituer un historique, à comparer les campagnes, à mesurer ce qui fonctionne réellement et à intervenir avant que le problème n'apparaisse. Nous parlons beaucoup d'intelligence artificielle, mais l'essentiel reste la qualité de la décision humaine. La technologie apporte des milliers d'informations; encore faut-il savoir lesquelles sont réellement utiles pour l'agriculteur. C'est cette capacité à transformer la donnée en décision qui fera la différence dans les années à venir.
F. N. H. : Vous dites que l'AgriTech marocaine n'est pas encore mature. Pourquoi ?
A. Z. : L’AgriTech ne l’est pas parce que la technologie n'est qu'une partie de l'équation. Beaucoup de solutions savent aujourd'hui mesurer, collecter ou afficher des données. C'est devenu relativement accessible. Le vrai défi est ailleurs : transformer ces données en décisions simples et directement exploitables par l'agriculteur. Nous parlons souvent d'intelligence artificielle. Moi, je préfère parler d'intelligence augmentée. L'objectif n'est pas de remplacer l'agronome mais de lui permettre d'être beaucoup plus efficace. La FAO recommande un conseiller agricole pour environ 500 exploitations. Dans beaucoup de régions, nous sommes encore très loin de ce ratio. Former plusieurs milliers de nouveaux conseillers prendra du temps. En revanche, si chaque conseiller est augmenté par les outils numériques et l'IA, son impact peut être démultiplié. C'est cette vision qui nous a amenés à développer le concept de «conseiller agricole augmenté», mais également à investir dans la formation de jeunes agronomes via notre Academy. Ensuite, il reste des freins très concrets : l'accès au financement, aux assurances, aux marchés, aux intrants de qualité ou encore aux subventions. Tant que ces éléments ne sont pas intégrés dans une approche globale, la technologie seule ne suffira pas. Enfin, il ne faut pas oublier un enjeu souvent sous-estimé : rendre les métiers agricoles attractifs pour la nouvelle génération. La technologie peut aussi jouer ce rôle.
F. N. H. : Après plusieurs éditions du Green Open Challenge, qu'est-ce qui a réellement changé chez les agriculteurs ?
A. Z. : Les changements profonds ne se mesurent pas en quelques mois. Avec Green OpenLab, notre fondation dédiée à l'innovation agricole, nous avons choisi de travailler sur ce qui nous paraît être le principal levier : les jeunes. Le Green Open Challenge ne consiste pas simplement à organiser un concours. Nous créons une rencontre entre des agriculteurs qui expriment leurs difficultés quotidiennes et des jeunes entrepreneurs qui imaginent des solutions concrètes à partir de ces besoins réels. Cette démarche est née grâce au soutien de l'INDH dans la région Fès-Meknès et se déploie progressivement dans les différentes provinces. En parallèle, nous aidons aussi les agriculteurs à accéder à des financements pour tester ces nouvelles technologies. Par exemple, grâce au Think Human Fund, plusieurs exploitations ont pu s'équiper en solutions de Smart Farming. Au final, ce qui change le plus, c'est la perception. Les agriculteurs deviennent acteurs de l'innovation au lieu d'en être simplement les utilisateurs.
F. N. H. : La technologie est-elle perçue comme une opportunité ou comme une intrusion ?
A. Z. : Tout dépend de la manière dont elle est introduite. Si la technologie arrive avec des tableaux de bord compliqués et des dizaines de graphiques, elle sera naturellement rejetée. En revanche, lorsqu'elle permet à un agriculteur de mieux irriguer, de réduire ses coûts ou d'anticiper un problème, elle devient rapidement un allié. Plusieurs des exploitants que nous accompagnons le disent très bien. Ce qu'ils apprécient n'est pas uniquement la technologie, mais le fait que les données soient interprétées par des agronomes qui connaissent leur exploitation. L'intelligence artificielle accélère l'analyse, mais la décision reste humaine. C'est probablement ce qui explique le niveau d'adoption que nous observons aujourd'hui.
F. N. H. : Si une nouvelle sécheresse majeure survient dans trois ans, l'écosystème Agritech sera-t-il prêt ?
A. Z. : J'aime bien le mot «écosystème» parce que c'est précisément la bonne échelle de réflexion. Nous ne résoudrons pas ces défis uniquement avec des capteurs ou de l'intelligence artificielle. Il faut connecter l'ensemble des acteurs : financeurs, assureurs, coopératives, fournisseurs d'intrants, acheteurs, logisticiens, conseillers agricoles, centres de recherche et pouvoirs publics. La technologie devient alors une colonne vertébrale qui permet à tous ces acteurs de travailler ensemble autour de l'agriculteur. C'est cette logique que nous expérimentons depuis plusieurs années sur notre campus FirmaTech à Sefrou. Nous y avons testé différentes approches, appris de nos réussites comme de nos erreurs, et cela nous conduit aujourd'hui à développer des écosystèmes intégrés par filière. L'objectif est simple : que l'agriculteur ne soit plus le maillon fragile de la chaîne de valeur, mais son maillon le plus fort. C'est probablement la meilleure façon de préparer l'agriculture marocaine aux prochaines crises, qu'elles soient climatiques, économiques ou géopolitiques.