Invité d’honneur du débat-dîner des Nuits de la Finance organisé par Finances News Hebdo, Tarik Senhaji, président de l’Autorité marocaine du marché des capitaux (AMMC), a exposé la doctrine stratégique du régulateur. Face aux mutations profondes du tissu productif national, il dessine un cap où l’interconnexion des compartiments, l’agilité réglementaire et la désintermédiation financière redéfinissent les flux de financement de l’économie réelle.
Par Y. Seddik
L'analyse des fondamentaux de l’économie marocaine livrée par le président de l'AMMC révèle un changement de paradigme industriel et financier. Malgré des cycles climatiques complexes et une succession d’années de sécheresse, Tarik Senhaji a mis en avant la résilience du tissu économique non agricole, qui maintient un rythme de croissance stable entre 4% et 5%. Porté par une reprise de la pluviométrie, l’exercice précédent s’est soldé par une progression de 8,3% du PIB agricole et une hausse globale du PIB national de 4,9%.
Tarik Senhaji a attribué cette dynamique à une diversification profonde des moteurs de création de valeur. Entre 2010 et 2025, le Royaume a multiplié par trois le volume de ses exportations. La structure de ces flux montre une véritable mise à niveau industrielle : alors qu’en 2010 un tiers des exportations reposait sur la roche de phosphate brute, le secteur automobile représente désormais un tiers des ventes à l’étranger, avec une production locale de 700.000 véhicules.
Dans ce contexte de transformation, le régulateur considère que la vision à long terme s’impose comme une nécessité pour les opérateurs financiers. Selon lui, l’horizon de 2030, fortement lié aux investissements d’infrastructure, doit servir de tremplin pour anticiper les dynamiques de croissance des décennies suivantes, notamment les horizons 2031-2035. Il a ainsi insisté sur le fait que le défi majeur pour le marché des capitaux consiste à pérenniser ce rythme de croissance audelà des grands rendez-vous événementiels.
L'ère de la convergence
Pour le président de l'AMMC, l’édifice réglementaire et technologique patiemment construit durant la décennie 2010 permet aujourd’hui au marché des capitaux d’accéder à un nouveau palier de liquidité et de maturité. Il souligne qu'historiquement fragmentés, les différents compartiments financiers convergent désormais vers un écosystème unifié où chaque segment alimente la liquidité de l’autre. Cette interconnexion se manifeste de manière concrète à travers plusieurs indicateurs structurels détaillés lors de l'échange :
• La passerelle entre le capital-investissement et la Bourse : Plus de la moitié des récentes introductions en Bourse (IPO) enregistrées sur la place de Casablanca provient directement des Organismes de placement collectif en capital (OPCC).
• La désintermédiation par la dette privée : Tarik Senhaji a démontré que le marché obligataire et les OPCVM s’imposent comme des pourvoyeurs de financement hautement efficients complétant le crédit bancaire classique, permettant aux grandes entreprises d’optimiser leurs coûts de financement et de diversifier leurs ressources.
• L’ancrage des investisseurs domestiques : Fort de son expérience internationale, Senhaji a rappelé que contrairement à d'autres places émergentes dépendantes des flux volatils de capitaux étrangers, l’écosystème marocain puise sa stabilité dans un environnement national résilient et pérenne, bénéficiant de l’engagement à long terme de ses investisseurs institutionnels nationaux.
Pour pérenniser cette dynamique, le patron de l’Autorité annonce une accélération de la diversification des instruments financiers. La nouvelle loi sur les OPCVM ouvre la voie à la création d’OPCVM en devises destinés à capter l’épargne internationale, ainsi qu’à des fonds à règles allégées pour les institutionnels sophistiqués. De plus, il a indiqué que l'Autorité est prête à délivrer les premières autorisations pour les fonds cotés (ETF) avant la fin de l’année en cours.
Cette modernisation est complétée par le déploiement du marché à terme. Débutant par des contrats à terme sur actions, ce marché a vocation, selon Tarik Senhaji, à intégrer à terme les contrats sur taux. Ce chaînon manquant permettra de lier organiquement le marché des bons du Trésor et le marché actions, tout en favorisant l’émergence de fonds à performance absolue capables de générer du rendement, indépendamment des cycles de marché.
Le virage du Risk-Based Supervision
Face à un marché élargi et plus complexe, Tarik Senhaji a formalisé l'évolution de la doctrine de contrôle de l’AMMC vers le Risk-Based Supervision (RBS). Cette approche permet de cibler en priorité les zones de vulnérabilité systémique. L’infrastructure globale de la place étant désormais stabilisée, les équipes du régulateur privilégient des contrôles thématiques et transversaux afin d’identifier les points d’ancrage sensibles et les opportunités d’arbitrage. Tarik Senhaji a mis en exergue la dualité temporelle forte qui caractérise le positionnement de son institution : si les opérateurs de marché sont légitimement incités à réaliser des performances de court terme, le régulateur inscrit son action dans le long terme, veillant à la solidité de la jurisprudence du marché.
C’est dans cette optique de transparence qu'il introduit le respect des «déclarations d’intention» en amont de l’application stricte des textes réglementaires, permettant aux opérateurs d’assimiler l’esprit de la règle et son impact avant son application technique. Cette recherche de transparence encadre également le développement du Conseil en investissement financier (CIF) et de la gestion sous mandat, deux activités en phase de structuration qui visent à élargir la base des investisseurs, notamment particuliers, tout en limitant les dérives spéculatives. Le marché des particuliers affiche par ailleurs une maturité certaine en termes de taille, représentant plus de 30% des volumes boursiers lors de l’exercice précédent, mais une population d’investisseurs croissante qu’il est nécessaire d’accompagner, d’acculturer et de valoriser.
Épargne fiduciaire et verrous internationaux
Le débat sur l’efficience du marché des capitaux est resté tributaire de sa capacité à capter l’épargne nationale et à lever les barrières à l’entrée pour les flux internationaux. Interpellé sur la mobilisation de la circulation fiduciaire (dont l’encours s’élève à 513 milliards de dirhams), Tarik Senhaji a défendu l’attractivité des dispositifs fiscaux en vigueur en qualifiant la taxation à 15% sur les plus-values pour les personnes physiques, et l’exonération triennale d’impôt sur les sociétés (IS) accordée aux entreprises s’introduisant en Bourse, de mécanismes particulièrement incitatifs.
Pour appuyer son propos, le patron du régulateur a cité l'exemple de la dette obligataire privée dont les encours ont nettement progressé en quelques années, démontrant qu’une structuration financière adaptée peut canaliser d’importants volumes de capitaux. Par ailleurs, Senhaji a rappelé que l’attractivité de la place financière marocaine s’évalue à l’aune des exigences réglementaires mondiales. En tant que membre du Conseil d’administration de l’Organisation internationale des commissions de valeurs (OICV), il a souligné que l’AMMC prépare activement les prochaines échéances de contrôle internationales.
Les évaluations à venir du Groupe d’action financière (GAFI) et l’audit du Financial Sector Assessment Program (FSAP), menés par la Banque mondiale et le FMI, constitueront des étapes décisives pour valider la résilience du système financier national. Enfin, pour répondre au défi de l’accessibilité linguistique souvent soulevé par les gestionnaires de fonds internationaux, le président de l'AMMC a révélé une initiative technologique menée en interne. L'institution teste actuellement des outils de traduction automatisée de haute précision basés sur l’IA pour les documents financiers officiels et les rapports financiers.
Cette solution vise à standardiser la diffusion de l'information financière en anglais, simplifiant ainsi l’analyse des émetteurs nationaux pour les investisseurs étrangers sans alourdir les obligations administratives des entreprises nationales faisant appel au marché. En clair, la liquidité commence déjà à affluer, comme le prouvent les chiffres de 2024 et de 2025. Le marché a d'ailleurs fait preuve d'une grande résilience ces derniers mois malgré les tensions géopolitiques, confirmant que cette croissance repose sur des fondamentaux solides, avec notamment une base d’investisseurs institutionnels stable, un tissu économique plus diversifié et des entreprises engagées dans des cycles d’investissement longs.