En 2025, le Royaume a accueilli environ 19,8 millions de touristes, avec des recettes touristiques de l’ordre de 138 milliards de dirhams. Quelle est la part des Marocains dans cette équation ? Qu’est-ce qui les pousserait à voyager davantage dans le Royaume ? Entretien avec Othmane Ibn Ghazala, vice-président de la Confédération nationale de tourisme et président délégué de la Fédération nationale des agences de voyages.
Finances News Hebdo : Le Marocain voyage-t-il suffisamment dans son propre pays ? Quel regard portezvous sur la demande interne aujourd’hui ?
Othmane Ibn Ghazala : Le Marocain voyage suffisamment. Officiellement, les nuitées réalisées au Maroc par les Marocains s’élèvent à environ 35% du nombre total de nuitées. Dans ce cas, nous évoquons uniquement des établissements d’hébergement touristique classés. Si nous rajoutons toute la partie informelle, ce chiffre pourrait peut-être largement dépasser les 55%, ce qui rejoint, plus ou moins, les chiffres des pays les plus développés sur le plan touristique, où la demande nationale représente entre 50 et 70% de la demande totale. Pour des pays qui reçoivent beaucoup de touristes étrangers, comme la France, le tourisme national représente quand même environ 53% du nombre total de nuitées réalisées en France. Au Maroc, la plupart des locations saisonnières, comme les appartements ou villas en location ne sont pas comptabilisées. De plus, énormément de riads sont non classés, ainsi que des maisons d’hôtes ou des auberges dans l’arrière-pays ne sont pas comptabilisés non plus. Il faut noter aussi que pendant l’été, la plupart des appartements qui sont loués sur la côte méditerranéenne ne rentrent pas dans cette statistique. Nous pouvons dire que les Marocains contribuent largement au tourisme national et qu’ils voyagent suffisamment.
F. N. H. : Quels sont les freins principaux qui empêchent les Marocains de choisir une destination nationale plutôt qu’une destination étrangère ?
O. I. Gh. : Ce qui empêche les Marocains de voyager davantage au Maroc, c’est l’absence d’une offre adaptée à leur façon de voyager et à leur pouvoir d’achat. Ce sont, dans la plupart des cas, des familles nombreuses. Pour que les Marocains choisissent une destination nationale, il faudrait favoriser l’investissement dans les clubs de vacances, dans les complexes touristiques adaptés aux familles, avec des apparthôtels, des grands chalets. Ce serait l’idéal pour les familles nombreuses, avec deux adultes et trois enfants, ou bien permettre aux familles qui voyagent ensemble de pouvoir partager de grandes unités pour que ça revienne moins cher par personne. Nous remarquons que dans les stations balnéaires comme celles de Tamouda Bay, de Saïdia, ou d’Agadir, rapidement, les appartements, les maisons, les hébergements disponibles, arrivent à saturation. Pendant la saison estivale, les capacités affichent toutes 100% d’occupation, les prix s’envolent parce qu’il n’y a pas assez d’offre. C’est le serpent qui se mord la queue, parce qu’il est difficile d’investir massivement dans de l’immobilier touristique sur ces zones, si c’est pour les remplir seulement deux mois par an. Ce qu’il faudrait, ce sont des mécanismes d’aide à l’investissement, pour que cela puisse être rentable, même si dans un premier temps on n’en remplit que deux ou trois mois par an, et ensuite mettre en place d’autres mécanismes.
F. N. H. : Le prix reste souvent cité comme obstacle au tourisme interne. Est-ce une réalité selon vous ?
O. I. Gh. : C’est une réalité qui est directement liée à la capacité, puisque le problème pour le tourisme interne, c’est le manque de capacité. Il n’y a pas suffisamment d’établissements, d’hébergements touristiques adaptés à la demande interne. Il faut soutenir l’investissement pour développer de façon massive, notamment sur les stations balnéaires, les hébergements adaptés à ce type de clientèle, sur une période bien particulière qui est l’été. La saisonnalité, c’est toujours un handicap pour le développement du tourisme. Mais il ne faut pas oublier qu’ailleurs dans le monde, il y a des destinations qui se sont très bien développées, alors qu’elles ne fonctionnent que sur une saison donnée. En hiver pour les stations de ski et en été pour les stations balnéaires. Après, les gouvernements ont mis en place des mécanismes et des programmes pour développer ces zones pendant les saisons basses. Pour les stations de ski, il y a des produits de haute montagne, comme la randonnée, le cyclotourisme, ... pour développer ces régions en dehors des périodes où il neige. Et pour les stations balnéaires, ils ont rempli tout le long de l’année avec du tourisme corporate, de l’événementiel, du tourisme sportif, etc.
F. N. H. : Quels mécanismes devrions-nous mettre en place pour stimuler la demande interne ?
O. I. Gh. : Il faudrait déjà commencer par des mécanismes de soutien à l’investissement pour pouvoir soutenir massivement l’offre de produits touristiques adaptés. Il y a des mécanismes tout simples à mettre en place et qui auraient un impact conséquent sur l’équilibre des prix et de la demande, comme la désynchronisation des vacances scolaires. Il s’agit de mettre en place des zones qui prennent leurs vacances scolaires de façon décalée pour que la demande nationale ne soit pas concentrée sur les mêmes semaines. Aujourd’hui, le Maroc entier voyage sur les mêmes semaines pendant les vacances scolaires, alors que si nous étalions cela sur trois zones, sur trois semaines, les capacités arriveraient moins facilement à saturation. Les prix seraient plus corrects et tout le monde pourrait voyager à des moments différents.
Au lieu qu’un hôtel fasse 100% de taux de remplissage, qu’il vende plus cher, qu’il se retrouve obligé de refuser d’autres demandes, et que cela reste concentré uniquement sur une semaine. Il vendrait peut-être un peu moins cher, et il remplirait sans doute un tout petit peu moins, mais sur trois semaines. L’hôtel remplit mieux, en moyenne, sur ces trois semaines, et les gens voyagent plus et moins cher. Ensuite, il y a des mécanismes qui ont été mis en place ailleurs, comme le chèquevacances, qui marche très bien. Cet outil est défiscalisé pour les employeurs et c’est utilisable uniquement au sein des établissements touristiques classés. Cela orienterait les voyageurs vers des hébergements touristiques classés et qui créent de l’emploi. Cela permet à une certaine catégorie de la population de goûter à une offre hôtelière et à une nouvelle façon de voyager. Leur pouvoir d’achat est amélioré, et en plus, dédié au tourisme, puisque ce sont des chèques qui ne peuvent être utilisés que dans des hôtels. Mais pour que ça se fasse bien, il faut imposer d’utiliser ces chèques-vacances seulement dans les basses saisons. Cela permettra de déverser un peu la demande sur les autres saisons qui sont moins demandées et d’aider aussi à la désaisonnalisation du tourisme.
F. N. H. : Quels types de produits touristiques domestiques ont le plus de potentiel inexploité ?
O. I. Gh. : Le produit touristique le plus inexploité au Maroc, c’est le «Ocean Way», le tourisme balnéaire, celui qui va exploiter de façon durable les côtes marocaines. Nous avons 3.000 km de côtes qui sont complètement sous-exploitées. La côte méditerranéenne est encore très sauvage, c’est un produit touristique recherché, mais les infrastructures manquent pour pouvoir en profiter. Il faudrait absolument structurer et planifier le développement touristique de ces côtes pour que cela se fasse de façon durable, en respectant le littoral, l’environnement et les populations qui sont déjà installées dans ces régions. Entre Taghazout et Tanger, il y a très peu d’hôtels pieds dans l’eau ou avec une vue sur mer qui ont une capacité suffisante pour pouvoir accueillir à la fois un tourisme de loisirs et un tourisme d’affaires et des événements. Nous pouvons les compter sur les doigts de la main. C’est anormal, vu l’attrait que représente le tourisme balnéaire partout dans le monde. Sur cette zone-là, il y a un gros potentiel à aller chercher sur la côte méditerranéenne.
F. N. H. : À l’heure des plateformes en ligne, quel est le rôle spécifique que peut jouer l’agent de voyages pour dynamiser le tourisme interne ?
O. I. Gh. : L’agent de voyage a la capacité d’acheter en amont un certain nombre d’unités, des allotements, et de pouvoir les revendre à des prix très intéressants. Cette distribution peut se faire à travers des plateformes publiques ou développées par certaines agences elles-mêmes. Il y a des agences marocaines qui sont particulièrement dynamiques sur ce segment. Il faut penser au digital en règle générale. Les agences de voyages peuvent aussi travailler en pool (collectivement) pour être encore plus compétitives et avoir une force de frappe plus importante en termes de distribution. Chose qu’elle peuvent faire quand elles maîtrisent et connaissent bien le marché marocain, le client marocain, ses attentes, ses besoins et sa culture de consommation. Elles pourront proposer des offres qui répondent à leurs besoins, avec des promotions en amont sur les périodes où il y a le plus de demandes, comme les vacances scolaires et l’été.
Dans certaines régions, il faudrait soutenir la demande sur les intersaisons, les «shoulder seasons», c’est-à-dire les saisons qui talonnent la haute saison. Pour une ville comme Saïdia, une agence de voyages peut aller acheter un certain nombre d’unités en mai et en septembre, en avril et en octobre, et faire des superbes offres particulièrement intéressantes avec le vol vers Oujda, et le transfert de l’aéroport d’Oujda vers Saïdia. Et ce, pour inciter les gens à voyager en septembre, en mai, surtout ceux qui n’ont pas de contraintes d’enfants, des retraités, ceux qui n’ont pas de contraintes de temps ou de contraintes d’emploi, avec des tarifs particulièrement avantageux. L’agence de voyages est l’acteur de référence et de premier choix pour conduire un programme de désaisonalisation dans une destination.