Nouvelles technologies : «L’IA constitue un puissant levier de démocratisation de l’accès à l’éducation»

Nouvelles technologies : «L’IA constitue un puissant levier de démocratisation de l’accès à l’éducation»

Elle est appelée à jouer un rôle fondamental dans l’enseignement et la formation et nécessite une adaptation rapide et continue des compétences. Entretien avec Rajaa Ghanimi, chercheuse en IA appliquée à la médecine, auteure et présidente-fondatrice de l’Association Hyppocrate DS.

 

Propos recueillis par C. Jaidani

Finances News Hebdo : Quel rôle peut jouer l’IA pour le développement de l’enseignement et de la formation ?

Rajaa Ghanimi : L’intelligence artificielle (IA) est appelée à jouer un rôle profondément transformationnel dans tous les domaines, et en particulier le domaine de l’enseignement et de la formation, en agissant à trois niveaux essentiels : l’accès au savoir, la qualité des apprentissages et l’efficacité des systèmes éducatifs. D’abord, l’IA constitue un puissant levier de démocratisation de l’accès à l’éducation. Selon l’UNESCO, plus de 260 millions d’enfants et de jeunes dans le monde restent aujourd’hui exclus de toute forme d’éducation formelle. Les plateformes éducatives intégrant des technologies d’intelligence artificielle - telles que le tutorat intelligent, l’IA générative, les cours adaptatifs ou encore la traduction automatique - permettent désormais d’atteindre des publics éloignés, ruraux ou socialement défavorisés. Grâce aux outils de traduction et de synthèse automatisée, des contenus pédagogiques sont accessibles dans plus de 100 langues, contribuant ainsi à lever les barrières linguistiques.

A mon avis, l’IA apparaît dès lors comme un instrument majeur de réduction des inégalités éducatives, en particulier dans les pays à ressources limitées. Ensuite, l’intelligence artificielle transforme en profondeur les modalités d’apprentissage en favorisant une personnalisation accrue des parcours éducatifs. Les systèmes d’apprentissage adaptatif, fondés sur l’analyse des données d’apprentissage, peuvent améliorer les performances des apprenants de 20 à 30%, selon plusieurs études internationales. En analysant le rythme de progression, les erreurs récurrentes et les préférences de chaque étudiant, l’IA propose des exercices ciblés, des parcours individualisés et un retour d’information en temps réel. Ce changement marque le passage d’un modèle uniforme, fondé sur un enseignement standardisé, vers une approche centrée sur l’apprenant et ses besoins spécifiques. L’IA constitue un soutien précieux pour les enseignants et les formateurs. Ceux-ci consacrent aujourd’hui jusqu’à 40% de leur temps à des tâches administratives telles que la correction, le suivi ou le reporting. L’automatisation partielle de ces activités par l’IA - notamment la correction de QCM, l’analyse des progrès ou la détection précoce des difficultés - permet aux enseignants de se recentrer sur leur cœur de métier : la pédagogie, l’accompagnement humain, le développement de l’esprit critique et la créativité.

 

F. N. H. : L’IA représentet-elle un risque de destruction d’emplois ?

R. Gh. : À l’image de toute avancée technologique, l’intelligence artificielle pose des enjeux et des risques, en particulier concernant l’impact sur l’emploi. Il existe effectivement un risque réel de disparition de certaines tâches, mais celuici demeure partiel, transitoire et compensable, à condition d’être anticipé. Selon l’OCDE, 27% des emplois présentent un risque élevé d’automatisation, tandis que le Forum économique mondial estime que l’IA pourrait entraîner la suppression d’environ 85 millions d’emplois d’ici 2025-2030, principalement dans les activités répétitives et peu qualifiées. Il s’agit toutefois davantage d’une transformation des tâches que d’une disparition totale des métiers. Dans le même temps, l’IA est porteuse d’une dynamique importante de création d’emplois. En 2020, le Forum économique mondial anticipe la création de 97 millions de nouveaux postes, notamment dans les domaines de la donnée, de l’intelligence artificielle, de la cybersécurité, de l’éducation et de la santé numérique. Le solde global est ainsi positif, mais il suppose une adaptation rapide et continue des compétences. En revanche, le véritable risque ne réside pas dans l’intelligence artificielle elle-même, mais dans l’inaction et le retard en matière de formation. En l’absence de politiques ambitieuses de requalification et de formation tout au long de la vie, les inégalités sociales risquent de s’accentuer et les travailleurs les moins qualifiés de devenir les plus vulnérables. L’intelligence artificielle ne détruit ni l’éducation ni l’emploi par nature; elle redistribue les rôles, transforme les compétences et impose un impératif majeur: investir massivement dans la formation, l’esprit critique et l’apprentissage permanent.

 

F. N. H. : Comment les entreprises peuvent-elles déployer l’IA pour développer les compétences de leurs employés ?

R. Gh. : Je dirais que les entreprises peuvent aujourd’hui utiliser l’intelligence artificielle comme un véritable levier stratégique pour développer les compétences de leurs collaborateurs. À mon sens, cela repose essentiellement sur quatre axes complémentaires. D’abord, il y a la personnalisation de la formation. L’IA permet de mieux comprendre les profils, les besoins et les rythmes d’apprentissage de chacun, pour proposer des parcours sur- mesure, beaucoup plus pertinents et efficaces. Le deuxième axe concerne l’apprentissage continu directement intégré au travail. Grâce aux assistants intelligents, aux simulateurs ou aux plateformes adaptatives, les collaborateurs apprennent en temps réel, au fil de leurs missions, et non plus uniquement dans des cadres de formation classiques. Troisièmement, l’IA joue un rôle clé dans l’anticipation des compétences. En croisant les données internes et les évolutions du marché, elle aide les entreprises à identifier les compétences émergentes, à éviter l’obsolescence des métiers et surtout à orienter les plans de formation de manière proactive. Enfin (le dernier axe), il y a tout l’enjeu de l’évaluation et du pilotage des talents. Les outils d’IA facilitent le suivi des progrès, une évaluation plus objective des compétences et une meilleure valorisation des talents, sur la base de données fiables et des bases éthiques.

 

F. N. H. : Le Maroc peutil se positionner comme plateforme émergente pour le développement d’entreprises spécialisées dans l’IA ? Quelles sont les conditions nécessaires pour relever un tel défi ?

R. Gh. : Sous l’impulsion du leadership visionnaire de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu Le glorifie, le Maroc dispose aujourd’hui de nombreux atouts pour s’affirmer comme un hub émergent de l’intelligence artificielle, en particulier en Afrique du Nord. Cette ambition s’inscrit dans une dynamique déjà bien engagée, portée par la stratégie nationale Digital Morocco 2030, qui érige l’innovation numérique, le développement des compétences et la création d’emplois à forte valeur ajoutée en priorités stratégiques. Elle est également soutenue par l’essor progressif d’écosystèmes de recherche, de pôles d’innovation et de startups spécialisées en intelligence artificielle, comme le souligne le rapport Manufacture Avancée Maroc 2026. Ce potentiel repose sur plusieurs leviers structurants, au premier rang desquels figure une volonté politique clairement affirmée de faire de l’intelligence artificielle un moteur de transformation économique et sociale. Il s’appuie également sur la présence d’universités et de centres de recherche de référence, à l’image de l’Université Mohammed VI Polytechnique, ainsi que sur l’intérêt croissant du secteur privé pour les technologies fondées sur le machine learning et l’automatisation. Toutefois, la concrétisation de cette ambition nécessite la réunion de conditions essentielles. Il convient, en premier lieu, de renforcer le cadre réglementaire et l’accès aux données publiques, en instaurant des règles claires, éthiques et adaptées aux spécificités de l’intelligence artificielle, afin de sécuriser l’innovation et d’attirer les investissements. Le développement des compétences locales constitue également un enjeu majeur, appelant à des investissements soutenus dans la formation initiale et continue pour répondre à la pénurie de talents spécialisés.

Par ailleurs, le financement des entreprises d’IA, notamment en phase de croissance, doit être encouragé à travers des mécanismes dédiés, des incitations fiscales et des partenariats public-privé. Le renforcement des infrastructures numériques, incluant des réseaux performants et des capacités de calcul adaptées, s’avère tout aussi indispensable pour permettre le déploiement à grande échelle des solutions d’intelligence artificielle. Enfin, une meilleure articulation entre la recherche, l’industrie et l’administration permettra d’aligner l’innovation technologique sur les besoins réels de l’économie et d’accélérer la transformation numérique des secteurs stratégiques, conformément aux orientations du rapport Manufacture Avancée Maroc 2026. Je suis pleinement convaincue que le Maroc dispose aujourd’hui de bases solides pour s’imposer comme un acteur émergent de l’intelligence artificielle, à condition d’inscrire cette ambition dans une démarche stratégique, cohérente et durable, fondée sur l’investissement, le développement des compétences, une gouvernance adaptée et la mobilisation de l’ensemble de l’écosystème.

 

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