Dakhla – Casablanca - Rabat : le Maroc crée des champions touristiques en dehors de Marrakech

Dakhla – Casablanca - Rabat : le Maroc crée des champions touristiques en dehors de Marrakech

Casablanca-Settat rattrape Marrakech, Dakhla émerge comme nouvelle destination, Rabat s’impose. La géographie de l’investissement touristique marocain se redessine. Avec 50 milliards de dirhams à mobiliser jusqu’en 2030 et 700 projets en cours représentant 26.000 lits additionnels, le Maroc ne concentre plus ses eff orts touristiques sur deux ou trois villes. Entretien avec Imad Barrakad, président de la Société marocaine d’ingénierie touristique (SMIT).

Finances News Hebdo : Sur la période 2026-2030, le Maroc prévoit de mobiliser près de 50 MMDH d’investissements touristiques. A quoi ressemble aujourd’hui la ventilation entre capitaux publics, privés nationaux et étrangers ?

Imad Barrakad : Derrière les 50 milliards de dirhams (MMDH) d’investissements touristiques attendus à l’horizon 2030, le moteur principal demeure le secteur privé. Les opérateurs nationaux devraient assurer près des deux tiers de l’effort d’investissement, complétés par une contribution croissante des investisseurs internationaux attirés par la dynamique du Royaume et l’échéance du Mondial 2030. L’intervention publique, bien que minoritaire en volume, reste déterminante en jouant un rôle de catalyseur à travers le foncier, les mécanismes d’incitation et les grands programmes de mise à niveau, générant un puissant effet de levier sur l’investissement privé. Le flux annuel d’investissement touristique est passé d’environ 7 MMDH en 2019 à près de 9 MMDH en 2025, avec des engagements estimés à 10 MMDH en 2030, témoignant des efforts de promotion des investissements, de la confiance durable des opérateurs et de l’attractivité du marché touristique marocain. En outre, le Maroc connaît une véritable montée en gamme de son offre touristique. Sur les cinq dernières années, le parc hôtelier national a progressé de plus de 14%, avec une structure particulièrement équilibrée : 25% d’établissements classés 3 étoiles, 18% de 4 étoiles et 16% de 5 étoiles et luxe.

Au total, les segments haut de gamme représentent désormais plus de 53% du parc hôtelier classé. Cette évolution traduit la volonté du Royaume de répondre à une demande internationale de plus en plus exigeante, tout en renforçant sa compétitivité sur les marchés à forte valeur ajoutée. Parallèlement, l’offre familiale poursuit son développement et représente près de 30% du parc, tandis que l’offre rurale atteint 12%, illustrant la diversification croissante de l’expérience touristique marocaine. Il est essentiel de poursuivre les efforts de promotion des investissements, notamment pour le développement d’établissements d’hébergement touristiques et d’animation. L’enjeu est de faire émerger de nouveaux projets à travers l’ensemble des régions du Royaume, afin d’enrichir l’offre touristique nationale, de renforcer l’attractivité des destinations et de mieux répartir les flux touristiques sur le territoire. Dans cette dynamique, la SMIT joue un rôle de catalyseur et de facilitateur. Notre mission est de structurer une offre d’investissement attractive, de transformer le potentiel touristique des territoires en opportunités concrètes, de favoriser les partenariats public-privé et d’accompagner les investisseurs tout au long du cycle de vie de leurs projets. Le Maroc dispose aujourd’hui de tous les fondamentaux pour poursuivre sa trajectoire de croissance : une vision claire, une demande touristique soutenue, un cadre d’investissement compétitif et des perspectives uniques liées aux grands événements internationaux.

 

F. N. H. : Vous avez détaillé à Berlin un portefeuille de plus de 700 projets hôteliers, représentant environ 26.000 lits additionnels et 34 MMDH en cours. Quelle est la part de ces projets qui a déjà obtenu un financement confirmé, et quelle part reste encore à l’état de lettre d’intention ?

I. B. : Le portefeuille à ce jour regroupe effectivement plus de 700 projets à différents stades de maturité. Certains disposent déjà d’un financement sécurisé et sont en phase de réalisation, tandis que d’autres poursuivent leur processus d’origination. L’un des enseignements les plus intéressants de ces dernières années est la diversification progressive de la géographie de l’investissement touristique au Maroc. Si CasablancaSettat (32%) et Marrakech-Safi (30%) demeurent les principales locomotives de l’investissement touristique, nous observons une montée en puissance très significative d’autres territoires. Rabat-Salé-Kénitra capte désormais 15% des investissements, portée par l’arrivée de grandes enseignes internationales, tandis que Souss-Massa représente 13% des volumes investis. Cette dynamique commence également à bénéficier à des régions comme Tanger-TétouanAl Hoceima, qui ne concentrent que 5% des investissements. À mesure que les infrastructures se renforcent et que les grands événements internationaux approchent, nous nous attendons à une diffusion encore plus large des investissements vers de nouvelles destinations à fort potentiel, contribuant à un développement touristique plus équilibré à l’échelle nationale.

 

F. N. H. : Vous affirmez que 75% de ces projets seront financés par des capitaux nationaux. C’est une ambition ou une réalité mesurable sur les engagements déjà signés ?

I. B.  : Ce n’est pas uniquement une ambition, c’est une tendance que nous observons déjà dans les projets engagés au niveau des CRI. Historiquement, les investisseurs marocains ont toujours représenté la part majoritaire de l’investissement touristique dans le Royaume. Aujourd’hui encore, la grande majorité des projets en développement ou en cours de montage est portée par des opérateurs nationaux, qu’il s’agisse de groupes hôteliers, de développeurs immobiliers, de fonds d’investissement ou d’entrepreneurs régionaux. L’objectif de 75% repose donc sur une dynamique réelle et mesurable à travers les projets identifiés et les engagements déjà en cours de structuration. Cela n’empêche pas une montée en puissance des capitaux étrangers que nous cherchons activement à attirer, notamment sur des segments à forte valeur ajoutée.

Notre ambition est moins d’opposer investissement national et international que de créer les conditions d’une complémentarité entre les deux. Ce qui est particulièrement encourageant aujourd’hui, c’est le regain de confiance des investisseurs nationaux et internationaux dans les perspectives du secteur, porté par les performances record du tourisme, les réformes engagées et les opportunités liées aux grands rendez-vous internationaux que le Maroc accueillera dans les prochaines années. Nous espérons également voir les investisseurs institutionnels marocains (fonds de retraite, assurances, etc.) renouer progressivement avec le secteur touristique. Les fondamentaux du marché sont aujourd’hui solides, les perspectives de croissance sont favorables et les réformes engagées renforcent la visibilité des projets. Nous sommes convaincus que ces acteurs pourront à nouveau jouer un rôle majeur dans le financement de projets structurants et contribuer significativement à la dynamique d’investissement que connaît le tourisme marocain.

 

F. N. H. : Cap Hospitality vise la rénovation de 25.000 chambres (soit un tiers du parc existant) avec 4 milliards de dirhams mobilisés via le Fonds Mohammed VI. Où en est-on réellement ?

I. B.  : Plusieurs dispositifs ont été déployés afin d’accélérer la création de nouvelles capacités d’hébergement, d’améliorer la qualité de l’offre touristique et d’accompagner la montée en gamme du secteur. À l’échelle nationale, des mécanismes spécifiques ont également été mis en place pour soutenir certaines destinations confrontées à des défis structurels. Des programmes ciblés ont notamment été déployés au profit de destinations telles que Ouarzazate et Agadir afin de renforcer leur attractivité et d’accompagner leur relance. Dans cette même dynamique, le programme Cap Hospitality constitue un levier majeur de modernisation du parc hôtelier national. Afin d’accélérer les investissements portés par les professionnels du secteur, l’État prend en charge une partie des intérêts des financements mobilisés, tandis que le Fonds Mohammed VI pour l’investissement et les banques partenaires interviennent à travers des solutions de financement combinant dette mezzanine et dette bancaire.

L’ensemble de ces instruments a largement contribué à l’atteinte, voire au dépassement des objectifs fixés par la feuille de route du tourisme. Les programmes de rénovation ont ainsi permis de dépasser les objectifs initiaux de modernisation du parc existant, tandis que la dynamique d’investissement engagée a également conduit à un dépassement des objectifs de création de nouvelles capacités d’hébergement, avec plus de 45.000 lits ouverts et plus de 65.000 lits rénovés. Le succès rencontré par la première édition de Cap Hospitality témoigne de la forte mobilisation des opérateurs privés et de la pertinence de ce dispositif. Cet engouement confirme la confiance des investisseurs dans les perspectives du secteur et a permis d’accélérer significativement l’atteinte des ambitions fixées par la feuille de route du tourisme.

 

F. N. H. : Quelles destinations, hors MarrakechAgadir, ont enregistré les flux d’investissement les plus significatifs en 2025 ?

I. B.  : Au-delà des destinations historiques que sont Marrakech et Agadir, les investissements touristiques se répartissent aujourd’hui de manière plus équilibrée à travers le Royaume, traduisant la volonté de développer de nouveaux pôles de croissance et d’élargir la carte de l’investissement touristique au Maroc. Casablanca-Settat s’impose désormais comme l’un des principaux nouveaux pôles d’investissement du Royaume, concentrant 32% des investissements. Cette dynamique reflète le positionnement croissant de la métropole comme destination de tourisme d’affaires et de congrès, soutenu par le développement d’infrastructures modernes, de capacités hôtelières de qualité et de projets mixtes répondant aux attentes des voyageurs d’affaires et des investisseurs. La région RabatSalé-Kénitra confirme également sa montée en puissance avec 15% des investissements, portée par l’implantation de grandes enseignes hôtelières internationales et l’ouverture de nouveaux établissements haut de gamme.

Capitale administrative et institutionnelle du Royaume, la région renforce son attractivité grâce à une offre orientée vers le tourisme d’affaires, l’événementiel, le tourisme culturel et le segment premium. À l’autre extrémité du Royaume, Dakhla illustre la capacité de l’investissement touristique à faire émerger de nouvelles destinations. Les investissements engagés ces dernières années ont permis une progression de 73% des capacités d’hébergement entre 2019 et 2024, portant le parc à plus de 3.000 lits. En 2025, la destination concentre à elle seule 52% des 2,5 milliards de dirhams investis dans les régions du Sud, confirmant son attractivité croissante. Portée par le tourisme balnéaire, les sports nautiques et l’écotourisme, Dakhla s’impose aujourd’hui comme un modèle de diversification de l’investissement touristique au Maroc. Les investissements touristiques réalisés dans l’ensemble des régions du Royaume ont contribué à diversifier l’offre touristique nationale et à renforcer l’attractivité du Maroc. Cette dynamique collective a largement participé à l’atteinte du seuil historique des 20 millions de touristes en 2025.

 

F. N. H. : La SMIT a 15 ans. Quel est le projet dont vous êtes le plus fier, et lequel vous a appris la leçon la plus difficile ?

I. B. : Il serait difficile de retenir un seul projet tant la SMIT a eu l’opportunité, depuis sa création en 2007, d’accompagner de nombreuses initiatives qui ont contribué à faire évoluer l’offre touristique marocaine. Plus qu’un projet en particulier, c’est surtout le chemin parcouru collectivement avec l’ensemble de nos partenaires publics et privés qui constitue une source de satisfaction. S’il fallait néanmoins évoquer quelques réalisations marquantes, je citerais l’accompagnement de la transformation d’Agadir, Taghazout et de Ouarzazate. Enfin, je suis particulièrement attaché au développement des programmes d’innovation et d’accompagnement des petits investisseurs de type TPME. Les initiatives menées dans le cadre de Moukawala Siyahiya témoignent de notre volonté de soutenir l’émergence de nouvelles expériences touristiques et de contribuer à la diversification de nouvelles générations d’investisseurs. Si je devais retenir une seule satisfaction, ce serait sans doute la capacité de la SMIT à se réinventer au fil des années. Le tourisme évolue, les attentes des investisseurs changent, les territoires se transforment, et notre rôle a su évoluer avec eux. Aujourd’hui, notre ambition reste la même : mettre notre savoir-faire au service des collectivités territoriales et des investisseurs.


 

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