Homeschooling : «Cette approche offre une liberté pédagogique, mais elle implique une vraie responsabilité familiale»

Homeschooling : «Cette approche offre une liberté pédagogique, mais elle implique une vraie responsabilité familiale»

Le homeschooling suscite un intérêt croissant auprès de certaines familles marocaines en quête d’un parcours éducatif adapté au rythme et aux besoins de leur enfant. Ce mode d’éducation peut également répondre aux besoins d’enfants en difficulté scolaire ou présentant des profils neuroatypiques. Entretien avec Malika Berrada, enseignante et fondatrice de «Homeschooling by Malika».

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Le rapport à l’éducation évolue et certaines familles cherchent aujourd’hui des façons d’apprendre davantage adaptées au rythme et aux besoins de leur enfant. Qu’est-ce qui explique cet intérêt croissant pour le homeschooling ?

Malika Berrada : Tous les enfants n’apprennent pas de la même manière, au même rythme et avec les mêmes besoins. Le modèle scolaire traditionnel convient très bien à certains, mais peut devenir plus difficile pour d’autres. Aujourd’hui, les parents sont également plus attentifs au bien-être de leur enfant, à son épanouissement, à sa confiance en lui et surtout à son rapport à l’apprentissage, au-delà des seuls résultats scolaires. Le homeschooling répond notamment à cette volonté de proposer une éducation plus individualisée. Il permet de prendre davantage le temps lorsqu’une notion n’est pas acquise, d’aller plus loin lorsqu’elle l’est déjà et de construire un environnement adapté à l’enfant. Le Covid a également contribué à changer le regard de certaines familles sur l’enseignement à distance et sur les parcours scolaires alternatifs.

 

F. N. H. : Vous avez travaillé dans l’enseignement avant de créer «Homeschooling by Malika». Que vous a appris votre expérience auprès des enfants sur leurs différentes manières d’apprendre et sur les limites d’une méthode unique ?

M. B. : Ma formation initiale était dans la communication. Puis, en 2015, j’ai choisi de me tourner vers l’enseignement, qui était depuis longtemps une véritable passion pour moi. Au fil des années, j’ai accompagné des enfants avec des personnalités, des niveaux et des besoins très différents. J’ai surtout compris qu’on ne peut pas demander à tous les enfants d’apprendre de la même façon. Certains ont besoin de manipuler, d’autres de visualiser, de bouger, de répéter ou de comprendre concrètement ce qu’ils apprennent. Certains ont besoin de plus de temps, tandis que d’autres ont besoin d’être davantage stimulés. J’ai aussi compris qu’un enfant considéré comme «mauvais élève» peut simplement être un enfant auquel on n’a pas encore trouvé la bonne manière d’expliquer les choses. C’est l’une des bases d’Homeschooling by Malika  : je ne cherche pas à faire entrer l’enfant dans une méthode, j’adapte la méthode à l’enfant.

 

F. N. H. : Vous accompagnez notamment des enfants rencontrant des difficultés scolaires ou présentant des profils neuroatypiques. Dans quelle mesure une pédagogie individualisée peutelle changer leur rapport à l’apprentissage et leur redonner confiance ?

M. B. : La pédagogie peut réellement faire évoluer les choses, à condition de ne pas lui demander de répondre à elle seule à toutes les difficultés auxquelles un enfant peut être confronté. Lorsqu’un enfant rencontre des difficultés scolaires de manière répétée, il est important de ne pas se limiter au constat des résultats. Il faut également comprendre ce qui se joue derrière ces difficultés. Avant même de parler de résultats scolaires, il faut parfois reconstruire cette confiance. Lorsqu’un enfant accumule les difficultés ou les remarques négatives, il peut finir par se définir à travers elles : «je suis nul», «je n’y arriverai jamais». Dans certaines situations, le premier objectif n’est donc pas nécessairement d’aller plus vite ou de viser immédiatement de meilleurs résultats, mais de recréer des conditions favorables à l’apprentissage.

Une pédagogie individualisée permet de repartir de ce que l’enfant sait faire, d’identifier précisément ses besoins et ses points de blocage, puis de construire une progression cohérente, avec des objectifs adaptés et des étapes accessibles. J’accompagne notamment des enfants présentant des profils neuroatypiques, mais aussi des enfants qui ont simplement connu un parcours scolaire difficile. Concernant les profils TDAH, DYS ou HPI, il me paraît essentiel de rappeler qu’ils correspondent à des réalités différentes et qu’ils ne doivent pas être abordés de manière uniforme.

L’accompagnement pédagogique ne se substitue pas à une évaluation, à un diagnostic ou à une prise en charge par les professionnels compétents lorsque ceux-ci sont nécessaires. Je ne considère jamais un profil particulier comme une étiquette. Le diagnostic constitue avant tout une information qui permet de mieux comprendre certains besoins de l’enfant. Il ne doit pas définir ses capacités ou ses possibilités d’évolution. Mon rôle est ensuite de traduire cette compréhension en adaptations pédagogiques concrètes, à savoir l’organisation du travail, la durée des séquences, le niveau d’autonomie, l’environnement de travail ou encore les modalités d’évaluation. L’objectif est de proposer à chaque enfant un cadre d’apprentissage qui tienne compte de son fonctionnement, de ses besoins et de ses ressources, afin de lui permettre de progresser et de construire graduellement son autonomie. Lorsqu’il commence à vivre de petites réussites, quelque chose change; il ne progresse pas seulement dans ses apprentissages, il change aussi le regard qu’il porte sur lui-même. Ce point est très important.

 

F. N. H. : Concrètement, comment accompagnezvous une famille qui choisit l’école à la maison ? Et quelle place occupent des organismes comme le CNED ou les Cours Pi dans ce parcours ?

M. B. : Mon rôle n’est pas de remplacer un organisme d’enseignement à distance. Des structures comme le CNED, les Cours Pi ou d’autres dispositifs peuvent, selon le projet choisi par la famille, fournir un programme, des cours, des exercices, des évaluations ou un cadre de progression. Moi, j’interviens autour de ce dispositif. Tout commence par un diagnostic pédagogique : où en est réellement l’enfant ? Quelles sont ses forces et ses faiblesses ? Quel est son degré d’autonomie ? Qu’est-ce qui le motive ? Qu’est-ce qui le met en difficulté ? À partir de là, nous construisons une organisation réaliste. J’accompagne l’enfant dans la compréhension des cours, l’acquisition des méthodes de travail, l’organisation, la consolidation des acquis et la progression dans les matières qui posent problème. Il y a également une dimension importante auprès des parents. Faire l’école à la maison ne signifie pas simplement reproduire une salle de classe dans son salon. Il faut déterminer ce que l’enfant peut faire seul, ce qui nécessite un accompagnement, quand travailler, quand s’arrêter, comment structurer la semaine et surtout comment préserver la relation familiale. Mon rôle consiste finalement à créer de la cohérence entre le programme, l’enfant et la famille. L’objectif est de construire une école surmesure autour de l’enfant.

 

F. N. H. : Une fois le programme choisi, comment s’organisent au quotidien les apprentissages, le suivi et l’évaluation des progrès de l’enfant ? Peut-on réellement assurer un parcours scolaire structuré en dehors de l’école traditionnelle ?

M. B. : Effectivement, mais à condition d’avoir un cadre, une progression et un véritable suivi. Le homeschooling ne signifie pas «apprendre quand on veut et comme on veut». Il demande au contraire beaucoup d’organisation. Je travaille avec des objectifs précis et une progression, tout en gardant suffisamment de souplesse pour ajuster le rythme lorsque cela est nécessaire. L’évaluation ne se limite pas à une note. J’observe les compétences acquises, les notions qui restent fragiles et surtout la capacité de l’enfant à réutiliser ce qu’il a appris. Je suis également très attachée à une pédagogie active. Un jeu, un défi, une énigme, une situation concrète ou un projet peuvent devenir de véritables outils d’apprentissage. L’objectif reste le même, mais le chemin pour y parvenir peut être différent.

 

F. N. H. : Au Maroc, l’instruction à domicile ne dispose pas aujourd’hui d’un cadre spécifique aussi clairement défini que dans certains pays. Comment les familles sécurisent-elles alors le parcours scolaire de leur enfant, notamment lorsqu’elles passent par un organisme d’enseignement à distance ?

M. B. : C’est effectivement un point important et les familles doivent être prudentes sur cette question. Elles doivent se renseigner précisément sur leur situation et sur les exigences administratives et scolaires qui leur sont applicables, notamment lorsqu’elles souhaitent que leur enfant puisse ensuite intégrer un établissement ou se présenter à un examen. Lorsqu’elles choisissent un organisme d’enseignement à distance, il est également essentiel de bien comprendre ce qu’il propose, à savoir programme, suivi pédagogique, évaluations, documents délivrés et possibilités de poursuite d’études. De mon côté, je ne me substitue pas aux autorités compétentes. Mon rôle est d’accompagner pédagogiquement la famille et de l’aider à construire un parcours cohérent. Le homeschooling doit être un projet réfléchi, pas une rupture avec le système scolaire sans anticipation de la suite.

 

F. N. H. : La question des examens reste centrale pour les familles. Comment un enfant scolarisé à domicile peut-il se présenter au brevet ou au baccalauréat ? Quelles démarches doit-il effectuer, auprès de quels organismes et dans quel cadre ?

M. B. : C’est une question que les parents me posent très souvent et qui doit être anticipée dès le début du projet. Il faut distinguer le suivi pédagogique de l’enfant et son inscription à un examen. Suivre un programme à domicile ne signifie pas automatiquement être inscrit à un examen. Les modalités dépendent du pays, du statut de l’élève, de l’examen concerné et de la réglementation en vigueur. Il faut donc vérifier directement auprès des organismes et autorités compétents les conditions d’inscription, les pièces demandées, les calendriers et les modalités d’examen. Dans mon accompagnement, je sensibilise les familles à cette question très tôt. L’objectif est de ne pas attendre la dernière année pour se demander : «Et après ?»

 

F. N. H. : La socialisation est souvent au cœur des interrogations autour du homeschooling. Comment permettre à l’enfant de conserver des interactions régulières avec d’autres enfants et de développer ses compétences sociales en dehors du cadre scolaire traditionnel ?

M. B. : Je pense qu’il faut déconstruire une idée reçue  : être scolarisé à la maison ne signifie pas être isolé. L’école est bien sûr un lieu de socialisation, mais ce n’est pas le seul. Le sport, la musique, les activités artistiques, les associations, les langues, les sorties culturelles ou encore les projets collectifs permettent aussi à l’enfant de créer des liens. Il faut également penser à la qualité de ces interactions : apprendre à coopérer, communiquer, gérer les désaccords, prendre sa place dans un groupe et développer son autonomie. La socialisation doit donc être pensée comme une partie intégrante du projet éducatif, et non comme quelque chose que l’on découvre après coup.

 

F. N. H. : Le homeschooling représente aussi un investissement en temps et en ressources pour les familles. Est-il financièrement accessible à tous ? Et quels sont les principaux coûts à anticiper ?

M. B. : Il faut être honnête, le homeschooling représente un investissement et il n’est pas accessible de la même manière à toutes les familles. Les coûts peuvent comprendre les frais liés à un organisme d’enseignement à distance, les ressources pédagogiques, le matériel, les activités extrascolaires et, lorsque la famille fait appel à des professionnels, l’accompagnement pédagogique. Mais il faut aussi prendre en compte un autre investissement, dont on parle moins: le temps parental. Certaines familles peuvent assurer ellesmêmes une grande partie du suivi. D’autres ont besoin d’être accompagnées parce qu’elles travaillent, parce qu’elles ne se sentent pas suffisamment à l’aise avec certaines matières ou parce que leur enfant nécessite un accompagnement particulier. Le homeschooling offre donc une liberté pédagogique, mais il implique aussi une vraie responsabilité familiale.

 

F. N. H. : Avec plusieurs années d’expérience dans l’accompagnement scolaire et le homeschooling, quel bilan tirezvous de cette pratique ? Qu’avez-vous appris de vos élèves et des familles que vous accompagnez, et dans quels cas conseilleriez-vous réellement le homeschooling ?

M. B. : Ce que mes élèves m’ont le plus appris, c’est qu’il ne faut jamais réduire un enfant à ses difficultés scolaires. Derrière une mauvaise note, un manque de motivation ou un comportement qui peut sembler compliqué, il y a souvent quelque chose à comprendre : une façon différente de fonctionner, un manque de confiance ou simplement un besoin qui n’a pas encore été identifié. Le Covid a également été un véritable tournant pour moi. Cette période m’a permis de développer une nouvelle dynamique, notamment à distance, et de faire évoluer progressivement mon projet. C’est dans cette dynamique qu’Homeschooling by Malika s’est développé. Je ne conseillerais pas le homeschooling comme une solution universelle. L’école traditionnelle convient très bien à certains enfants. Pour d’autres, un autre cadre peut être plus pertinent. Le homeschooling n’est pas «mieux» que l’école traditionnelle. Il est différent. La vraie question est de savoir ce qui est le plus adapté à cet enfant, dans cette famille, à ce moment précis de sa vie. C’est finalement toute la philosophie d’Homeschooling by Malika; ne pas chercher à faire entrer tous les enfants dans la même case, mais construire autour d’eux un parcours qui leur permette d’apprendre et de devenir progressivement autonomes.

 

 

 

 

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