Tourisme : «Le véritable enjeu est désormais de transformer la croissance quantitative en création de valeur»

Tourisme : «Le véritable enjeu est désormais de transformer la croissance quantitative en création de valeur»

Le Maroc change de dimension et s’impose parmi les principales destinations mondiales. Avec 19,8 millions de visiteurs en 2025 et un objectif de 26 millions à l’horizon 2030, cette progression ouvre une nouvelle étape pour le secteur, désormais appelé à renforcer son offre et son impact sur l’économie nationale. Entretien avec Saïd Tahiri, économiste et opérateur touristique.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo: Selon le dernier baromètre mondial du tourisme d’ONU Tourisme, le Maroc s’est hissé au 22ème rang mondial des arrivées touristiques internationales en 2025. Comment analysez-vous cette progression ?

Said Tahiri : Cette progression n’est pas un accident statistique et cette dynamique n’est pas le fruit du hasard. Elle constitue la validation d’une trajectoire engagée depuis plusieurs années. En 2025, notre pays a accueilli 19,8 millions de visiteurs, se hissant à la 22ème place mondiale et gagnant trois rangs en un an, tandis que les recettes touristiques ont atteint 124 milliards de dirhams, plaçant le Maroc dans le Top 3 des progressions mondiales. Sur la décennie, nous sommes face à un véritable basculement de posture. Le Maroc est passé d’une vision aspirationnelle en 2010 à une Vision 2020 qui visait l’intégration du Royaume dans le Top 20 des destinations touristiques mondiales, en misant sur une approche durable, puis à une phase d’exécution beaucoup plus opérationnelle. La stratégie actuelle se veut plus pragmatique, avec une feuille de route structurée autour d’axes opérationnels précis. Résultat : depuis 2024, le Maroc est devenu la première destination touristique du continent, devant l’Égypte et l’Afrique du Sud.

 

F. N. H. : Cette dynamique se poursuit en 2026, avec près de 9,4 millions de visiteurs au premier semestre. Le Maroc parvient-il aujourd’hui à transformer cette croissance des arrivées en davantage de valeur économique ? Et quels leviers restent-ils à activer ?

S. T. : Cette dynamique se confirme à fin août 2026, puisque nous sommes déjà à 14,8 millions d’arrivées et sur une base projetée de 22 millions d’ici la fin de l’année. Les recettes suivent, et à un rythme supérieur à celui des arrivées, ce qui constitue le signe le plus encourageant. Les recettes voyages ont dépassé 79 milliards de dirhams à fin juillet, affichant une hausse de 13,4% sur un an, tandis que la balance voyages a dégagé un solde excédentaire de 59,08 milliards de dirhams, en amélioration de 15,7% sur un an. Mais la vraie question porte sur la valeur unitaire. En rapportant les recettes de 2025 au nombre de visiteurs, soit 19,8 millions, on obtient une recette moyenne par touriste d’environ 750 dollars sur l’année, un niveau qui reste en retrait par rapport à certains concurrents directs.

À titre de comparaison, la Turquie a accueilli 63,9 millions de touristes en 2025, pour des recettes touristiques de 65,2 milliards de dollars, soit environ 1.020 dollars par touriste. Les leviers pour combler cet écart sont connus : la montée en gamme de l’hébergement, l’allongement de la durée de séjour et surtout la diversification de l’offre d’animation, audelà du seul hébergement. C’est précisément l’ambition du programme Go Siyaha, qui propose trois dispositifs offrant des primes d’investissement pouvant atteindre 40% et une assistance technique financée à hauteur de 90%, afin de développer une nouvelle génération de produits d’animation touristique, notamment la restauration thématique, les activités culturelles et de loisirs ou encore l’événementiel. L’objectif est de capter une dépense complémentaire à celle liée au seul hébergement. Concernant la répartition des marchés émetteurs, la France reste le premier marché de la destination Maroc, talonnée par l’Espagne. Ces deux marchés illustrent notre marge de progression puisque le Maroc capte environ 9% des flux touristiques français, contre 15% pour l’Espagne. D’autres marchés, moins classiques, devraient également être travaillés, notamment l’Inde et les Amériques. Ils présentent un très fort potentiel, notamment dans le contexte de la crise actuelle dans les pays du Golfe.

 

F. N. H. : Le Maroc vise 26 millions de touristes à l’horizon 2030. Quelles sont les conditions à réunir pour atteindre cette ambition ?

S. T. : L’objectif est ambitieux, mais recalibré par rapport aux versions précédentes de la stratégie touristique. Partant de 19,8 millions de visiteurs en 2025, atteindre 26 millions en 2030 suppose une croissance annuelle moyenne d’environ 5,5 à 6%, soit un rythme proche de celui observé récemment. Cela rend l’objectif crédible, sans pour autant le rendre acquis. Certains acteurs visent d’ailleurs plus haut. La Confédération nationale du tourisme évoque un potentiel de 35 millions de visiteurs, porté par une stratégie plus offensive. Pour atteindre ces objectifs, le renforcement de la connectivité aérienne constitue un premier levier essentiel. Il s’inscrit dans la stratégie «Aérien x2», qui vise à doubler la capacité de sièges disponibles d’ici 2030. Les résultats sont déjà visibles : la capacité aérienne contractualisée pour la saison estivale 2026 a atteint 7,74 millions de sièges, en hausse de 13% sur un an. Elle est notamment portée par l’ouverture de nouvelles bases aériennes à Rabat, Marrakech et Tétouan, ainsi que par le lancement de 52 nouvelles liaisons internationales au cours du premier semestre 2026. Le développement des capacités d’hébergement est également indispensable, à travers la modernisation et l’extension du parc hôtelier.

C’est un chantier prioritaire. La construction d’une offre capable d’accompagner l’objectif de 26 millions de voyageurs implique des investissements massifs dans de nouvelles infrastructures hôtelières, mais également dans les routes, les aéroports et les plateformes numériques. Le capital humain est sans doute le chantier le plus important et le plus sous-estimé. Le secteur aura besoin d’environ 200.000 employés supplémentaires d’ici 2030, alors que la formation professionnelle peine encore à suivre le rythme de la demande. Il faut également encourager l’investissement et la diversification territoriale au-delà des pôles matures comme Marrakech, Agadir et Casablanca. Nous avons des marchés à très fort potentiel sur lesquels nous gagnerions à être plus offensifs. Il y a également le tourisme de croisière, le MICE ou tourisme d’événements, ainsi que l’intégration progressive de l’intelligence artificielle dans les opérations, qui doit devenir une priorité.

 

F. N. H. : Quel bilan peuton déjà tirer de l’impact de la CAN sur le tourisme et quelles leçons le Maroc doit-il en tirer pour maximiser les retombées touristiques et économiques du prochain Mondial ?

S. T. : La CAN a été un test grandeur nature réussi, à une échelle réduite par rapport au

Mondial. Près de 600.000 visiteurs étrangers se sont rendus au Maroc spécifiquement pour suivre la CAN 2025, générant 1,5 milliard d’euros de recettes. Le calendrier a également joué en faveur du secteur. La période de la CAN, du 21 décembre 2025 au 18 janvier 2026, a coïncidé avec la haute saison, ce qui a permis d’absorber les pics de demande et de renforcer l’image du Maroc comme pays sûr et moderne. L’impact hôtelier a été concret et localisé. À Casablanca, le taux d’occupation d’un hôtel a grimpé de 35%, avec quasiment toutes les chambres occupées tout au long de la compétition. De nombreux supporters ont également profité de leur séjour pour aller vers Marrakech, Fès et Rabat, prolongeant ainsi les retombées au-delà des seules villes hôtes. Le signal le plus stratégique pour le Mondial 2030 porte sur les infrastructures. Une grande partie des infrastructures nécessaires est déjà réalisée, ce qui change la nature de l’enjeu : il ne s’agit plus principalement de construire, mais d’orchestrer.

Les leçons à tirer de la CAN sont avant tout d’ordre organisationnel. Une politique publique ciblée, incluant des facilités pour les visas, des campagnes de promotion à l’international et une coordination logistique entre les ministères de l’Intérieur, du Tourisme et des Transports, devra être répliquée à une échelle sensiblement supérieure. Le Mondial sera une fête avec un volume de visiteurs et de matchs sans commune mesure avec la CAN.

 

F. N. H. : Quels sont aujourd’hui les principaux défis auxquels le Maroc devra répondre pour inscrire cette croissance dans la durée ?

S. T. : Le secteur du tourisme est certes dans une dynamique positive, avec un potentiel extraordinaire, mais il fait face à des défis de taille qui se recoupent et doivent être traités simultanément. Le plus important est celui des ressources humaines, avec la nécessité de disposer de personnels bien formés et correctement rémunérés. Le déficit de personnel qualifié constitue le frein le plus concret à la montée en gamme de notre secteur. Nous devons recruter et former environ 200.000 collaborateurs supplémentaires d’ici 2030, un rythme que l’appareil de formation actuel ne suit pas encore. Il y a également la concurrence régionale et internationale. La compétition ne faiblit pas. La Turquie, l’Égypte, la Croatie, le Portugal et la Tunisie investissent massivement dans leurs propres capacités. La Turquie a accueilli 63,9 millions de touristes en 2025, un nouveau record, alors que nous étions à un niveau comparable il y a 35 ans. Le duel Maroc-Égypte pour la place de première destination touristique du continent reste par ailleurs de plus en plus serré, notamment après l’ouverture du musée national d’Égypte.

La saisonnalité est un autre enjeu. Le phénomène s’atténue, mais reste réel. La concentration des flux sur certaines périodes et certaines destinations phares demeure une vulnérabilité pour les opérateurs en dehors de la haute saison. La pression sur les ressources naturelles constitue également un défi majeur. La question de l’eau, en particulier, se pose avec acuité pour l’hôtellerie dans les zones à stress hydrique, notamment pour les piscines, les golfs et l’arrosage des espaces verts. À cela s’ajoute la pression croissante des voyageurs européens en faveur d’un tourisme plus responsable et d’une empreinte carbone maîtrisée. Enfin, le développement territorial et le rééquilibrage de l’offre restent essentiels. La concentration historique sur Marrakech et Agadir doit être compensée par une diversification vers d’autres pôles comme Fès, Ouarzazate et Rabat, mais également vers les territoires ruraux et l’animation touristique locale. Des dispositifs comme Go Siyaha commencent à répondre concrètement à cet enjeu en irriguant les 12 régions du Royaume. Si nous avons réussi le défi du nombre, avec l’augmentation des arrivées, le défi de la qualité de l’offre devient désormais de plus en plus prégnant. Pour cela, il est primordial de multiplier les investissements dans l’animation touristique et dans la construction de véritables parcours clients.

 

F. N. H. : À l’occasion des élections législatives du 23 septembre, quelle place le tourisme a-t-il occupée dans les programmes des différents partis politiques? Et quelles sont les principales propositions avancées pour le secteur ?

S. T. : Je rappelle d’abord qu’après les élections de 2011, en tant que professionnels, nous n’avions pas le sentiment que le tourisme était réellement considéré comme un secteur stratégique et prioritaire. Les résultats le montrent d’ailleurs, puisque le secteur n’a repris sa dynamique qu’à partir du moment où il est redevenu considéré comme un secteur stratégique. Malheureusement, dans cette campagne, je n’ai pas le sentiment que le secteur occupe une place centrale. Les programmes des partis politiques sont dominés par des thématiques plus transversales. Le pouvoir d’achat, l’emploi, la protection sociale, l’éducation, la santé, le logement, la lutte contre la corruption et le soutien aux jeunes occupent une place centrale dans les premières propositions dévoilées par les formations politiques. Le secteur apparaît comme un levier économique parmi d’autres. Les partis évoquent abondamment des objectifs de fréquentation touristique, mais nettement moins les mécanismes concrets pour les atteindre. Le RNI, parti sortant, mise sur le tourisme comme l’un des moteurs de son objectif d’un million d’emplois d’ici 2030, aux côtés de l’industrie et du

numérique. Il fixe un objectif de 100.000 emplois créés dans le secteur du tourisme, sur l’objectif global d’un million d’emplois. Le SMIG à 5.000 DH est applicable aux salariés du tourisme comme aux autres secteurs. Le parti prévoit également un régime social spécifique pour les travailleurs saisonniers du tourisme, avec les mêmes droits que les salariés permanents, notamment l’assurance maladie obligatoire, la retraite et les allocations familiales, auxquels s’ajoute une nouvelle prime de retour à l’emploi saisonnier. Le RNI rattache par ailleurs une partie de sa stratégie touristique au Mondial 2030 et à la Charte de l’investissement, censés porter l’investissement global jusqu’à 800 milliards de dirhams à l’horizon 2030, tous secteurs confondus, dont le tourisme. Le PAM affiche, pour sa part, un objectif de création d’emplois dans le tourisme en lien avec le Mondial 2030 et ses

activités connexes. Il prévoit ainsi 360.000 emplois dans ce cadre, sur un objectif total d’un million d’emplois nets sur la législature. Le parti annonce également un soutien particulier aux secteurs ayant traversé des périodes difficiles, le tourisme étant explicitement cité parmi eux, sans toutefois en faire un pilier de son programme chiffré à 350 milliards de dirhams. Le PAM annonce par ailleurs un objectif de fréquentation de 32 millions de touristes en 2031, contre un objectif officiel de 26 millions à l’horizon 2030. Dans le cadre de la réforme de l’IR, applicable notamment aux salariés du tourisme, il propose également de passer de six à trois tranches, avec un taux de 0 % jusqu’à 15.000 DH bruts par mois, de 10% entre 15.000 et 46.000 DH et de 20% audelà. Cette réforme serait plus favorable aux emplois d’exécution du secteur qu’aux postes de direction.

Le PPS fixe, de son côté, un objectif de fréquentation de 30 millions de visiteurs en 2031, avec 200.000 lits supplémentaires, une hausse de 50% des recettes touristiques et la formation de 50.000 professionnels. Il prévoit également une enveloppe de 15 milliards de DH sur cinq ans pour l’artisanat et le tourisme, ainsi que des mesures fiscales spécifiques. Parmi celles-ci figure un plafond de 80.000 DH par client, particulièrement pertinent pour les prestataires individuels et indépendants du secteur, notamment les guides, les loueurs et les petites structures. Le parti propose également, dans le cadre de la fiscalité générale applicable au tourisme, une exonération de l’IR jusqu’à 60.000 DH par an et un taux de 40% pour les revenus supérieurs à 500.000 DH. L’Istiqlal ne présente, à ce stade, aucune mesure sectorielle touristique chiffrée clairement identifiée. Son programme, «Watani Moustaqbali», articulé autour de cinq engagements, reste centré sur la famille, le pouvoir d’achat et la fiscalité générale. La déclinaison touristique de ces orientations n’est pas détaillée dans les documents communiqués par le parti. Le MP, l’USFP, l’UC, le PJD et les autres formations ne présentent pas, à ce stade, de mesures sectorielles touristiques spécifiques et chiffrées. Le tourisme y est davantage intégré à des mesures transversales portant sur l’emploi, les TPME ou encore la formation professionnelle, sans ligne dédiée. Il figure ainsi davantage comme une composante de la politique de l’emploi et de l’investissement régional que comme un axe autonome et stratégique. Globalement, le tourisme, pourtant moteur de croissance et de devises, reste considéré comme un levier d’emploi et d’investissement au service d’objectifs macroéconomiques plus larges, plutôt que comme un sujet de politique sectorielle à part entière dans le débat électoral.

 

F. N. H. : Quelles devraient être les priorités de la prochaine législature pour consolider la position du Maroc parmi les grandes destinations mondiales et faire du tourisme un moteur encore plus important de croissance et d’emploi ?

S. T. : Sur la base des orientations déjà validées par l’écosystème du secteur, quatre priorités devraient structurer l’action des cinq prochaines années. Il faut d’abord sécuriser et accélérer la connectivité aérienne, en poursuivant la stratégie de renforcement de l’accessibilité aérienne, en consolidant les nouvelles bases et les 52 liaisons ouvertes en 2026, et en négociant des accords d’open sky supplémentaires avec les marchés à fort potentiel. Il faut ensuite investir massivement dans la formation et traiter le besoin de 200.000 emplois supplémentaires comme un chantier d’État, et pas seulement comme un chantier sectoriel, avec l’OFPPT et les opérateurs privés. Il faut également capitaliser sur les infrastructures du Mondial 2030. Avec une grande partie des infrastructures déjà réalisées, l’enjeu se déplace vers l’exploitation post-événement de ces actifs, qu’il s’agisse des stades, des transports ou de l’hôtellerie, afin d’éviter l’effet «éléphant blanc» observé dans d’autres pays hôtes comme le Brésil ou la Grèce. Enfin, il faut rééquilibrer l’offre territorialement et généraliser les dispositifs de type Go Siyaha afin de diversifier l’offre au-delà des pôles matures, de transformer la croissance quantitative en développement qualitatif et de mieux répartir les retombées sur le territoire.

 

F. N. H. : Après une décennie de forte progression, quelles perspectives voyez-vous pour le secteur à l’horizon 2030 ? Le Maroc peut-il maintenir cette dynamique et franchir un nouveau palier ?

S. T. : La trajectoire est solide, mais elle n’est pas acquise. Le Maroc a construit en une décennie une crédibilité internationale réelle, passant de la 34ème à la 22ème place mondiale en matière d’arrivées, et de la 32ème à la 31ème place en matière de recettes. Il dispose par ailleurs d’un momentum rare : deux événements sportifs mondiaux consécutifs, la CAN 2025 et le Mondial 2030, qui ont accéléré des investissements qui auraient autrement pris une décennie supplémentaire à se matérialiser. La question n’est plus de savoir si le Maroc peut atteindre 26 millions de touristes. La trajectoire actuelle rend cet objectif parfaitement réalisable. Certains scénarios professionnels évoquent même jusqu’à 35 millions de visiteurs. La vraie question porte sur la qualité de cette croissance : sa capacité à générer davantage de valeur par visiteur, à répartir les retombées sur l’ensemble du territoire plutôt que sur cinq ou six pôles matures, et à ne pas obérer les ressources naturelles ni la qualité de vie des populations locales dans les destinations sous tension. Si ces équilibres sont tenus, le tourisme peut consolider durablement son rôle de premier pourvoyeur de devises et de deuxième employeur du Royaume. Sinon, le Maroc risque de reproduire, à plus grande échelle, les tensions déjà observées dans certaines destinations méditerranéennes matures confrontées au surtourisme.

 

 

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