Economie sociale et solidaire: «Un cadre juridique est nécessaire pour délimiter les périmètres du secteur»

Economie sociale et solidaire: «Un cadre juridique est nécessaire pour délimiter les périmètres du secteur»

L’économie sociale et solidaire est une source de croissance indéniable, mais les contours de ce mode de production alternatif restent encore mal définis.

Entretien avec Fawzia Talout Meknassi, auteure et présidente-fondatrice du Réseau des femmes artisanes du Maroc.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Vous êtes militante pour les droits économiques des femmes depuis plus de 25 ans, et la mieux placée pour nous parler de l’économie sociale et solidaire (ESS). Quel est son rôle dans la croissance des pays en développement ?

Fawzia Talout Meknassi : Cette question me tient particulièrement à cœur. En effet, depuis 2007, je travaille avec les femmes qui détiennent un savoir traditionnel et qui vivent grâce à ce savoir. Notre association Réseau des femmes artisanes du Maroc, Réfam Dar Maalma, a encadré les femmes artisanes dans plusieurs régions du Royaume. Nous les avons vu évoluer, se développer, sortir de l'informel, gagner en autonomie financière et sociale. Nous avons assisté à leur évolution et celle de leur entourage. Une femme qui évolue, fait évoluer avec elle sa famille et son environnement. La femme incarne l’avenir, elle a un rôle important à jouer dans la société.

 

F.N.H. : L’économie sociale et solidaire est un vecteur d’inclusion et de création d’emplois. Pourtant, son concept et son contour restent encore flous. Pourquoi ?  

F. T. M. : Où commence le concept ESS et à quel niveau s’arrête-t-il ? Le contour est flou car à ce jour il n’est pas défini clairement dans notre contexte socioéconomique. En plus, l’économie sociale et solidaire implique d'autres facteurs d'émancipation, à savoir le droit, la santé, l’éducation, la citoyenneté..., et tous ces facteurs nous renvoient encore une fois à la notion de la dignité de l'individu et sa place dans la société. Il faudrait commencer par définir clairement les structures de l’ESS. Par ailleurs, l'encouragement se fait certes par des moyens financiers, mais il doit impérativement être accompagné par la formation et la transmission des bonnes pratiques. Nous sommes appelés à encourager les bonnes initiatives et à les multiplier. A mon humble avis, il est essentiel de créer des synergies et des complémentarités entre les différents intervenants.

 

F.N.H. : L’économie sociale et solidaire est une source indéniable de croissance. Comment peut-on encourager le financement et le soutien de ses structures ?  

F. T. M. : L'ESS, au-delà de l'apport financier qu'elle procure, est pour moi un facteur qui préserve surtout la dignité humaine. Elle permet d’asseoir un environnement propice pour la promotion de l’entrepreneuriat à petite échelle et l’optimisation de nombreux savoirs (skills) détenus par les jeunes, les femmes, les ruraux… Maintenant, c’est au législateur de sortir la loi-cadre qui viendrait définir ce concept nouveau en termes certes, mais pas en pratique. Là, je fais allusion aux différentes organisations traditionnelles du travail dans les villes ancestrales, à savoir les notions de El Mouhtassib, El Amine, groupements des métiers, apprentis et maâlems, la visibilité, la localisation spatiale et bien d’autres...

 

F.N.H. : Une loi-cadre est en gestation pour soutenir et développer l’économie sociale et solidaire. Quelle serait sa valeur ajoutée ? 

F. T. M. : Il est à préciser que le Maroc souhaite encourager le développement de l’ESS sur le plan économique, social, environnemental et culturel. Les orientations du nouveau modèle de développement et celles de la nouvelle stratégie nationale de l’ESS sont claires et versent dans ce sens. Or, dans la situation de l’ESS, nous avons deux facteurs à développer conjointement : la performance économique et la contrainte sociale. Ces deux éléments, à mon sens, doivent aller de pair et d’une manière harmonieuse et convergente afin de permettre à l’ESS d’occuper une place significative dans l’économie du pays. Et par conséquent, sa rentabilité et son poids dans le PIB national en augmentant les opportunités d’emplois et de création de richesses. A ce jour, le cadre juridique qui pourrait clarifier et définir les contraintes de ces différentes composantes primordiales à toute évolution de l’ESS est toujours en gestation. Quel que soit le texte de loi, qui ne tardera pas à sortir, ce dernier devrait définir et délimiter les périmètres de ce secteur et ses contours. La loi est appelée à assurer des mesures d’encouragement pour la construction d’un écosystème viable qui permet aux différents intervenants institutionnels et privés de travailler ensemble. Et ce, dans un partenariat évoluant dans un cadre convenable et simple, qui profite réellement aux vrais acteurs de cette nouvelle forme de partenariat. Elle devrait également assurer l’amélioration, la visibilité du secteur de l’ESS en mettant en avant ses acteurs et son développement. Il est à noter que le département de l’Artisanat et de l’Economie sociale et solidaire travaille avec l’Agence française de développement (AFD) pour une étude qui permettrait l’élaboration de cette loi et asseoir un environnement propice pour la promotion de l’entrepreneur social et solidaire.

 

F.N.H. : Selon vous, les acteurs nationaux et internationaux ainsi que les secteurs public/ privé ont-ils un rôle à jouer pour renforcer le dispositif d’appui à l’ESS ?  

F. T. M. : Pour encourager les ESS, tous les partenaires devraient travailler en synergie. Nous sommes appelés à trouver des débouchés pour les produits et les services des entreprises de l’ESS. Mais également revoir la fiscalité et mettre en place des outils de soutien et d'encouragement et, surtout, permettre à l’écosystème de se construire harmonieusement en prenant en compte l’efficacité économique et les contraintes sociales.

 

F.N.H. : En 2008, vous avez créé le réseau des femmes artisanes du Maroc Réfam, «Dar Maalma», afin de renforcer les capacités et les droits économiques des femmes, principalement celles qui travaillent dans l’artisanat. Parlez-nous de cette expérience et de son apport ?  

F. T. M. : En me posant cette question, vous touchez ma fibre sensible. Le Réfam Dar Maalma que nous avons eu le privilège de lancer le 30 mai 2008 à Marrakech sous la présidence effective de Son Altesse Royale la Princesse Lalla Meriem, a pour objectif principal le renforcement des capacités économiques des femmes artisanes. Le savoir traditionnel que ces femmes exceptionnelles et nombreuses détiennent, est appréhendé dans le cadre du Réfam Dar Maalma en tant qu’outil économique à optimiser pour améliorer la situation sociale et économique de ces femmes. Nous avons ainsi encadré plus de 5.000 femmes dans les douze régions du Royaume. Mais aucun développement ne saurait donner de résultat sans un cadre juridique harmonieux et inversement. Le Réfam a complété son action en défendant les droits des femmes, d’abord artisanes et, par ricochet, les femmes tout simplement. Nous sommes l’une des rares associations qui mène ce double combat : renforcement économique et renforcement du droit. Le Maroc bénéficie d’un arsenal juridique impressionnant en faveur de l’amélioration de la condition de la femme, qui a connu dans sa globalité des progrès assez significatifs.

Plus encore le pays a en général enregistré durant les vingt ans de règne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, des avancées majeures au niveau des cadres normatif, institutionnel et législatif relatifs à la protection et à la promotion des droits de l’Homme et des droits humains des femmes. La réforme du statut de la famille, qui est entrée en vigueur en février 2003, a marqué un tournant historique dans la législation marocaine en matière de droits des femmes. La Constitution adoptée le 1er juillet 2011 a consacré la reconnaissance du principe de l’égalité entre les femmes et les hommes et l’engagement de le respecter. Cette consécration de l'égalité entre les hommes et les femmes est relevée sans ambiguïté par l’article 19 de la Constitution. Maintenant, nous sommes appelés à mettre à profit tous ces acquis à travers la sensibilisation, l’alphabétisation juridique et l’éducation. Le droit et le respect des femmes devraient être un construit social. Le Réfam Dar Maalma mène son activité à travers un nombre important d’actions telles que «Dar Maalma Expo» qui en est à sa 12ème édition, l’organisation du Congrès des femmes artisanes africaines, 4 éditions du Caftan Dar Maalma, Peace Table autour des droits des femmes, à savoir Nissae bidaouiates et Nissae maghribiates, le showroom permanent Dar Maalma à Marrakech, sans oublier les différents cycles de formation et les nombreuses actions de visibilité des femmes artisanes (publication de livres ou encore partenariat avec les journalistes…).

 

F.N.H. : Le digital est-il devenu une nécessité aujourd’hui pour mettre en avant le concept d’ESS ?   

F. T. M. : Effectivement, le digital est une nécessité indiscutable. Le Réfam Dar Maalma a toujours initié de nombreuses expériences dans ce sens, notamment les ateliers d’alphabétisation digitale en faveur de nos membres. Le digital permet aussi de faire connaître le savoir-faire, de nouer des contacts. Cela attire de nouveaux clients et, petit à petit, on s’ouvre sur de nouveaux marchés… Le monde du numérique révolutionne tout, il faut donc être à la page et suivre l’ère de la technologie.

 

F.N.H. : À l’heure actuelle, quelles sont les implications de l'autonomisation économique des femmes sur le développement local ? 

F. T. M. : L’implication est évidente. Par son autonomisation, la femme change totalement d’horizon, d’objectifs. Elle devient un acteur économique et son apport se ressent aussi bien sur elle en tant qu’individu qu’en tant que membre d’une famille, d’un village, d’un pays. Nous avons une richesse incroyable détenue par les femmes artisanes. L’artisanat des femmes marocaines est non seulement apprécié, il est riche, varié et sa créativité n’a de limite que l’état d’esprit des femmes. C’est un potentiel énorme non encore exploité efficacement. Les femmes artisanes sont plus de 3 millions. Elles se trouvent dans les endroits les plus reculés, notamment dans les zones montagneuses, les plaines, les côtes atlantiques et méditerranéennes, dans les fins fonds des oasis du Sahara. Elles brodent, tissent, perlent, fabriquent des ustensiles de poterie, des bijoux à partir de matières premières naturelles, inventent et laissent libre cours à leur imagination. Ce ne sont pas des petites mains, expression fort réductrice des savoirs immenses détenus par elles, mais bel et bien de grandes mains, avec une fabuleuse dextérité. Elles sont dignes et détiennent leur capital au bout de leurs doigts. Elles pourraient être un levier important de développement national, régional et local; un écosystème favorable ferait d’elles une vraie source et un gisement d’emplois et de richesses. Leur implication adéquate est un facteur efficace et irréversible de lutte contre la pauvreté. 

 

 

 

 

 

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