Chômage des jeunes : la face cachée de la performance économique

Chômage des jeunes : la face cachée de la performance économique

À l'heure où le Maroc accélère sa transformation économique et multiplie les projets structurants, une réalité continue de résister aux indicateurs de performance : la difficulté des jeunes à trouver leur place sur le marché du travail. Entre inadéquation des compétences, faiblesse de la création d'emplois et limites des politiques d'insertion, le chômage des nouvelles générations met en lumière l'un des principaux paradoxes du modèle de développement national.

 

Par M. A. L.

Alors que le Maroc poursuit sa transformation économique à travers de grands projets d'infrastructures, une industrialisation croissante et des investissements de plus en plus importants, le chômage des jeunes demeure à des niveaux préoccupants. Plus encore, les indicateurs de sous-utilisation de la main-d'œuvre révèlent qu'une part considérable des nouvelles générations reste en marge du marché du travail ou n'y trouve qu'une insertion partielle.

Dès lors, une question s'impose : comment expliquer que la dynamique économique du Royaume peine encore à se traduire par une amélioration significative de l'emploi des jeunes ? Et le chômage persistant des nouvelles générations ne révèle-t-il pas, au-delà de la conjoncture, certaines limites structurelles du modèle de croissance marocain ?

Le paradoxe est saisissant. Jamais le Royaume n'a autant investi dans ses infrastructures, ses zones industrielles ou ses projets stratégiques. Pourtant, les jeunes demeurent les plus exposés aux difficultés d'insertion professionnelle. Selon les dernières données du haut-commissariat au Plan (HCP), le taux de chômage des 15-24 ans s'est établi à 37,2% en 2025, contre 36,7% un an auparavant.

À titre de comparaison, le taux de chômage national ressort à 13%. Autrement dit, plus d'un jeune actif sur trois est sans emploi. Mais le chômage ne reflète qu'une partie de la réalité. Une proportion importante des jeunes demeure en dehors du marché du travail, qu'il s'agisse de personnes poursuivant leurs études, en formation ou ayant renoncé à rechercher un emploi. Cette faible participation à la vie économique témoigne des difficultés persistantes d'insertion auxquelles se heurte une partie de la jeunesse marocaine. Cette situation s'inscrit dans un contexte où le marché du travail peine à absorber l'afflux annuel de nouveaux entrants. Malgré les créations d'emplois enregistrées dans certains secteurs, notamment les services et certaines branches industrielles, elles restent insuffisantes pour répondre à la demande.

Plus révélateur encore, le HCP attire désormais l'attention sur la notion de «sous-utilisation de la main-d'œuvre», un indicateur plus large que le chômage classique. Celui-ci intègre non seulement les chômeurs, mais aussi les personnes découragées ayant cessé leurs recherches ainsi que celles travaillant moins qu'elles ne le souhaiteraient. Au premier trimestre 2026, la sousutilisation de la main-d'œuvre touchait 45,3% des 15-24 ans. Cet indicateur révèle ainsi qu'au-delà des chômeurs recensés, près d'un jeune sur deux demeure confronté à des difficultés d'insertion sur le marché du travail.

Le grand fossé entre formation et besoins des entreprises

L'une des contradictions les plus frappantes du marché du travail marocain réside dans la coexistence de deux réalités manifestement incompatibles : un chômage élevé chez les jeunes et des difficultés de recrutement signalées par de nombreuses entreprises. Dans l'industrie, la logistique, les métiers du numérique ou encore les énergies renouvelables, les employeurs peinent à trouver certains profils techniques.

À l'inverse, de nombreux diplômés, notamment issus de filières généralistes, rencontrent des difficultés à s'insérer durablement sur le marché du travail. Cette situation met en lumière un décalage qui ne relève pas uniquement du niveau de qualification, mais aussi de l'adéquation entre les compétences acquises et celles recherchées par les entreprises. Alors que l'économie marocaine évolue vers des secteurs plus techniques et à plus forte valeur ajoutée, les besoins portent de plus en plus sur des profils spécialisés, capables d'être rapidement opérationnels. À cette inadéquation s'ajoute une autre difficulté : celle de la première expérience professionnelle.

Faute de stages suffisamment qualifiants ou de passerelles efficaces entre le monde de la formation et celui de l'entreprise, de nombreux jeunes se retrouvent confrontés à une exigence paradoxale. Les entreprises recherchent des candidats immédiatement productifs, tandis que les primo-demandeurs d'emploi peinent à acquérir l'expérience qui leur permettrait précisément de répondre à cette attente. «Le chômage des jeunes diplômés est le plus frappant.

D’une part, il s’agit des exigences du marché du travail qui priorise une première expérience professionnelle allant de 1 à 3 ans, ou au moins un stage professionnel de gestion de 6 mois. D’autre part, la qualification des jeunes diplômés est remise en cause. J’ai siégé dans plusieurs commissions de recrutement, malheureusement les jeunes lauréats ne sont pas bien préparés au monde professionnel, et ils souffrent de plusieurs blocages lors des premiers entretiens (faibles soft skills, argumentation non convaincante, réponses non précises…)», explique Youssef Guerraoui Filali, président du Centre marocain pour la gouvernance et le management (CMGM).

Le problème ne réside donc pas uniquement dans le nombre d'emplois disponibles, mais également dans la capacité du système de formation et des entreprises à mieux articuler les compétences produites avec les besoins réels du marché du travail.

Une économie qui crée de la richesse mais pas assez d'emplois

Au-delà de la question de la formation, le chômage des jeunes renvoie également à une problématique plus structurelle : la capacité de l'économie marocaine à générer suffisamment d'emplois. Ces dernières années, le Royaume a réussi à renforcer son attractivité industrielle et à attirer des investissements importants dans des secteurs à forte valeur ajoutée. Toutefois, ces activités sont souvent plus capitalistiques et plus automatisées que les secteurs traditionnels. Elles créent de la richesse, améliorent la productivité et soutiennent les exportations, mais ne génèrent pas nécessairement suffisamment d'emplois.

Selon Guerraoui Filali, «nous continuons à investir dans les infrastructures, mais autrement. On est passé des infrastructures routières et de transport à ce que j’appelle comme économiste «les infrastructures industrielles de production» qui ne génèrent pas assez d’emplois, encore moins avec l’utilisation accrue de l’intelligence artificielle et du digital». Par ailleurs, le tissu économique reste dominé par les très petites entreprises, souvent fragiles et peu créatrices d'emplois pérennes. Le nombre d'entreprises capables de franchir le cap de la croissance pour devenir des PME ou des entreprises de taille intermédiaire demeure limité.

Cette situation alimente une forme de déconnexion entre les performances macroéconomiques et le ressenti d'une partie de la population. Les indicateurs d'investissement progressent, les exportations atteignent des niveaux record et les grands projets se multiplient, mais les bénéfices de cette dynamique peinent encore à se traduire par une amélioration significative des perspectives d'emploi pour les jeunes.

Le défi du Maroc n'est donc plus seulement de stimuler la croissance. Il consiste désormais à faire en sorte que cette croissance soit davantage créatrice d'opportunités. Car derrière les infrastructures, les investissements et les ambitions industrielles, c'est la capacité du modèle de développement à intégrer sa jeunesse qui constituera l'un des principaux critères de sa réussite. Au-delà des questions de formation et d'adéquation des compétences, plusieurs experts soulignent les limites de la gouvernance des politiques d'emploi.

«Nous n’avons toujours pas au Maroc une véritable politique publique de l’emploi et de lutte contre le chômage. Nous disposons de programmes éparpillés, avec un manque de visibilité et sans fil conducteur. Les plans et les programmes se multiplient à chaque mandat gouvernemental, mais nous avons toujours ce problème de gouvernance», estime l'économiste.

Selon lui, la multiplication des initiatives ne saurait se substituer à une stratégie cohérente et coordonnée. «Il va falloir mettre un cadre à tout cela, afin de piloter efficacement la politique d’emploi au Maroc. Cela ne pourra se faire sans une réelle volonté politique», poursuit-il. Une approche qui suppose de mieux articuler les politiques de formation, d'investissement et d'accompagnement des entreprises afin de rapprocher durablement l'offre et la demande de travail. 

 

 

 

 

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