Une alliance stratégique entre transition numérique et transition énergétique a été scellée. Un méga data center vert et un institut dédié à l’IA énergétique ouvrent la voie à un modèle marocain totalement inédit en Afrique.
Par Désy M.
Lors du forum MD Sahara, la ville de Dakhla a assisté à la signature de deux conventions stratégiques entre la ministre de la Transition énergétique et du Développement durable, Leila Benali, et la ministre déléguée chargée de la Transition numérique et de la Réforme de l’Administration, Amal El Fallah Seghrouchni, en présence des autorités régionales et de partenaires académiques.
Ces accords scellent le lancement de deux projets d’envergure nationale : le Green Data Center «Igoudar Dakhla», premier méga-centre de données vert alimenté exclusivement par des énergies renouvelables, et l’Institut «Jazari», dédié à l’intelligence artificielle appliquée à la transition énergétique. Une manière d’affirmer que l’IA et la transition verte ne sont plus deux concepts parallèles, mais les deux jambes qui porteront le Maroc vers son avenir.
En effet, face à l’urgence climatique et aux engagements internationaux, la transition énergétique s’accélère partout dans le monde. En parallèle, la révolution de l’intelligence artificielle (IA) s’impose comme un levier de transformation dans tous les secteurs, y compris l’énergie. Cette dynamique pose un impératif de croiser la transition numérique et la transition verte afin de maximiser leurs bénéfices mutuels.
«L’IA est en passe de transformer radicalement le secteur de l’énergie, non seulement par son appétit croissant en électricité, car les data centers consomment déjà environ 1,5% de l’électricité mondiale, part qui pourrait doubler d’ici 2030, mais aussi par sa capacité unique à optimiser la production, la distribution et la consommation d’énergie», affirme Oussama Ritahi, professeur en sciences économiques à l’université Hassan II de Casablanca.
Cette décision prise par le Royaume d’associer ces deux secteurs est donc cohérente avec les dynamiques mondiales. On ne peut plus développer l’IA sans se soucier de son coût énergétique. Le Maroc l’a compris très tôt. Lancé depuis plus d’une décennie sur la voie des renouvelables, il a multiplié les infrastructures solaires à Ouarzazate, parcs éoliens dans le Nord, stratégie hydrogène vert ambitieuse, et réseau de transport électrique modernisé. Mais cette fois, l’enjeu dépasse la production d’énergie propre.
Selon Ritahi, le mariage du high-tech et du green touche à deux dimensions sensibles, à savoir la souveraineté et la compétitivité. En effet, il s’agit de créer un écosystème où le numérique optimise l’énergie et où l’énergie alimente le numérique. Cette convergence est «un impératif stratégique», car «l’IA peut réduire les pertes du réseau, améliorer le rendement des parcs solaires et éoliens, optimiser le stockage et rendre l’ensemble du système plus fiable», explique Ritahi. Le data center Igoudar, l’un des plus puissants du continent, s’inscrit justement dans cette logique. Alimenté par le solaire et l’éolien, il servira de moteur à une économie numérique plus souveraine et plus propre. «C’est une manière de dire que notre transition énergétique ne doit pas seulement être massive, elle doit être intelligente», insiste Oussama Ritahi.
Dakhla, laboratoire africain des technologies vertes
En implantant ces projets dans le Sud, le Maroc ne cherche pas simplement à profiter des conditions naturelles exceptionnelles de Dakhla. Il s’agit aussi de donner un nouveau souffle à un territoire en pleine expansion. L’Institut Jazari formera les talents marocains et africains aux métiers de l’IA énergétique : ingénierie des réseaux intelligents, maintenance 4.0, modélisation climatique, cybersécurité énergétique.
Le data center accueillera, lui, des entreprises nationales et internationales à la recherche d’hébergement souverain et bas-carbone. Le professeur Ritahi souligne la portée géopolitique de ce choix en relevant que «Dakhla peut devenir le hub où se rencontrent l’Afrique et l’Europe, un espace où l’on héberge, où l’on forme, où l’on innove. C’est un signal fort pour le Maroc, car il n’est pas seulement consommateur de technologies, il devient producteur d’infrastructures critiques».
Le Royaume y voit aussi une opportunité de leadership. Avec des investissements mondiaux dans les renouvelables et les réseaux électriques qui ont, en 2023, dépassé pour la première fois ceux dans les énergies fossiles, la compétition pour les hubs énergétiques et technologiques s’intensifie. Le Maroc saisit ce moment pour se positionner à l’avant-garde, en pleine cohérence avec sa stratégie de corridor énergétique euro-africain annoncé par la ministre Leila Benali lors dudit forum à Dakhla.
Redoubler de vigilance
Mais l’innovation ne va jamais sans vigilance. Dakhla reste une zone fragile, où les questions d’eau, d’écosystèmes littoraux et d’intégration locale doivent être finement gérées. «La transition numériqueénergétique doit bénéficier aux habitants, aux entreprises locales, au territoire. Si elle n’est pas inclusive, elle perd son sens», prévient Ritahi. Les autorités assurent que l’Institut Jazari, les emplois qualifiés créés, la formation locale et les synergies industrielles garantiront ces retombées.
Le Maroc ne veut plus dépendre des infrastructures numériques étrangères ni des fluctuations des marchés fossiles. En croisant IA et énergie verte, il construit une double souveraineté : celle de l’électricité propre et de la donnée. Et ce croisement crée un écosystème puissant, où le numérique tire la transition énergétique vers le haut, et où l’énergie décarbonée rend le numérique plus responsable et plus accessible.