Intelligence artificielle : le Maroc face à la réalité d’une course mondiale déjà structurée

Intelligence artificielle : le Maroc face à la réalité d’une course mondiale déjà structurée

À mesure que l’intelligence artificielle s’impose comme un déterminant central de la compétitivité des nations, les États accélèrent leurs stratégies pour capter une part de la valeur créée. Des infrastructures de calcul aux écosystèmes de recherche, en passant par la formation des talents, la course est désormais globale, rapide et intensément capitalistique.

 

Par M. Benchekroun

Le Maroc a indéniablement franchi un cap. Longtemps centrée sur la digitalisation des services publics, sa stratégie numérique évolue désormais vers une logique plus intégrée, où l’intelligence artificielle est appelée à devenir un levier de transformation économique et institutionnelle.

Les Assises nationales de l’intelligence artificielle, organisées en juillet 2025 à Rabat, ont ainsi posé les bases d’une approche systémique, articulée autour de treize verticales couvrant l’ensemble des secteurs clés, de la santé à l’agriculture, en passant par la gouvernance, la sécurité ou encore la culture. Cette structuration s’accompagne d’initiatives concrètes. Le projet Nexus AI Factory, estimé à 1,2 milliard de dollars et soutenu technologiquement par Nvidia, illustre la volonté de doter le pays d’une infrastructure de calcul avancée.

Parallèlement, le développement de centres de données intégrant des logiques d’énergie verte traduit une ambition de souveraineté numérique, en phase avec les enjeux énergétiques et environnementaux. Sur le plan académique, l’Université Mohammed VI Polytechnique (UM6P) s’impose progressivement comme un pôle de référence à travers son initiative AI Movement, tandis que la création annoncée de l’Institut Al-Jazari à Nador vise à structurer la recherche et la formation à l’échelle territoriale. À cela s’ajoutent des dispositifs de soutien à l’innovation, tels que l’appel à projets «Al Khawarizmi», destinés à stimuler l’écosystème scientifique et entrepreneurial.

L’approche marocaine se distingue également par son orientation pragmatique. L’intelligence artificielle est envisagée avant tout comme un outil d’amélioration des services existants : optimisation des flux hospitaliers, analyse d’images médicales, modernisation administrative à travers des plateformes comme Wati9a.ma, ou encore développement d’une agriculture plus efficiente.

Autant d’usages qui traduisent une volonté d’ancrer l’IA dans les réalités économiques et sociales du pays. Mais cette dynamique, pour réelle qu’elle soit, doit être replacée dans un cadre plus large. Car dans le domaine de l’intelligence artificielle, la hiérarchie mondiale est structurée par des écarts considérables en matière d’investissement, de puissance de calcul et de maîtrise technologique.

Une stratégie cohérente…

À l’échelle internationale, la course à l’intelligence artificielle est tirée par des économies capables de mobiliser des ressources considérables. Les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite ont engagé des investissements massifs, intégrant l’IA au cœur de stratégies de transformation économique de grande ampleur. À l’inverse, le Maroc adopte une trajectoire plus progressive, fondée sur des investissements ciblés et une logique de partenariats.

Ce différentiel se retrouve dans les infrastructures. Là où certaines économies disposent déjà de centres de données hyperscale et d’un accès massif à des capacités de calcul avancées, le Maroc se situe encore dans une phase de montée en puissance. La question de la souveraineté technologique demeure ainsi posée, notamment au regard de la dépendance vis-à-vis de fournisseurs internationaux pour les composants critiques. Le capital humain constitue un autre facteur déterminant.

Si le Royaume bénéficie d’institutions de qualité et d’un vivier de talents en progression, il ne dispose pas encore d’une masse critique comparable à celle de l’Egypte, ni de l’écosystème d’excellence en Israël, reconnu pour sa capacité d’innovation en technologies de rupture. Au-delà de ces dimensions structurelles, la question de l’impact économique de l’intelligence artificielle s’impose.

À l’échelle mondiale, selon PwC, l’IA pourrait générer jusqu’à 15.700 milliards de dollars de valeur d’ici 2030. Au Maroc, cet impact reste encore diffus, se traduisant principalement par des gains de productivité dans certains secteurs - automatisation des tâches, optimisation des processus, amélioration de la prise de décision -, sans transformation macroéconomique visible à ce stade. C’est précisément sur ce point que l’analyse de Mohamed Alami, expert IA, apporte un éclairage structurant.

«L’intelligence artificielle constitue un levier puissant de productivité, non pas comme un simple outil, mais comme un amplificateur des capacités existantes», souligne-t-il. En d’autres termes, l’IA ne crée pas la performance : elle la révèle et l’accélère. Dans les entreprises marocaines, cette réalité implique un préalable souvent sous-estimé : la structuration organisationnelle. «Une entreprise avec des processus clairs et des flux de valeur maîtrisés verra ses performances décuplées. À l’inverse, une organisation désorganisée risque simplement d’accélérer ses inefficacités», précise-t-il. Le principal frein à l’adoption ne serait donc pas technologique, mais managérial.

Cette lecture microéconomique se prolonge à l’échelle nationale. Fort de son expérience entre le Canada et le Maroc, Mohamed Alami estime que «le Royaume se situe aujourd’hui dans une phase prometteuse, mais encore intermédiaire en termes de maturité». Là où des économies plus avancées intègrent l’IA dans des systèmes déjà structurés, avec une vision de long terme, le Maroc doit encore consolider les fondations de son écosystème.

Entre ambition souveraine et contraintes structurelles

Au-delà des infrastructures et des investissements, la véritable question de l’intelligence artificielle réside dans la capacité à former les compétences nécessaires à son appropriation. Autrement dit, la bataille de l’IA est avant tout une bataille du capital humain.

Dans ce domaine, les indicateurs invitent à la prudence. Malgré un effort budgétaire significatif, représentant près de 6% du PIB, le système éducatif marocain reste confronté à des défis structurels : hétérogénéité des acquis, inégalités territoriales et sociales, et déficit en compétences analytiques. La fracture numérique constitue un autre frein majeur, limitant la diffusion des usages technologiques avancés.

Plus encore, l’intégration de l’intelligence artificielle dans les pratiques pédagogiques demeure marginale. À titre illustratif, seule une minorité d’enseignants déclare recourir à ces outils, témoignant d’un décalage entre les ambitions stratégiques et la réalité du terrain éducatif.

Ce constat apparaît d’autant plus préoccupant au regard des expériences internationales. Aux United Arab Emirates, l’IA est enseignée dès le primaire et structurée autour d’un écosystème complet, incluant notamment la Mohamed bin Zayed University of Artificial Intelligence. En Chine, des plateformes adaptatives permettent un suivi individualisé de millions d’élèves, tandis qu’aux EtatsUnis, des outils comme Khan Academy intègrent déjà des assistants pédagogiques basés sur l’IA. Dans ce contexte, l’absence de l’intelligence artificielle dans le programme de «l’école pionnière» soulève une interrogation de fond.

Comment généraliser l’usage de l’IA à l’échelle nationale si celle-ci n’est ni enseignée, ni intégrée comme outil pédagogique dès les premières étapes de la formation ? Cette contradiction révèle un désalignement entre la stratégie technologique et les fondements éducatifs sur lesquels elle devrait s’appuyer. L’enjeu dépasse la simple introduction d’une discipline supplémentaire. Il s’agit de repenser le rôle de l’école comme vecteur d’appropriation technologique, capable de former non seulement des utilisateurs, mais des acteurs de l’intelligence artificielle. À défaut, le risque est de voir se creuser un écart entre les ambitions affichées et la réalité des compétences disponibles.

Le Maroc a incontestablement engagé une dynamique en matière d’intelligence artificielle. Les Assises nationales, la feuille de route «Maroc IA 2030» et les projets structurants témoignent d’une volonté politique réelle et d’une stratégie en construction. Mais dans une course mondiale dominée par des puissances technologiques et financières déjà bien établies, cette ambition devra s’accompagner d’un changement d’échelle.

Car au-delà des infrastructures et des investissements, le véritable levier de compétitivité réside dans la capacité à former, diffuser et démocratiser les compétences liées à l’intelligence artificielle. Dans cette perspective, l’éducation apparaît comme le maillon décisif de la chaîne. Une stratégie d’intelligence artificielle ne se décrète pas uniquement par des annonces ou des projets. Elle se construit, avant tout, dans les salles de classe. 

 

Maroc IA : Repères clés pour situer le positionnement du Royaume
• 1,2 milliard de dollars
+Projet Nexus AI Factory visant à doter le Maroc d’une infrastructure de calcul avancée, avec un appui technologique de Nvidia.
• 13 verticales stratégiques
+Une approche transversale couvrant des secteurs clés : santé, agriculture, administration, sécurité, éducation, industrie, culture.
• 8 conventions structurantes signées
+ Partenariats nationaux et internationaux pour accélérer le déploiement de l’IA (éducation, énergie, financement, coopération internationale).
• 30 startups mobilisées
+ Présentes lors des Assises, illustrant l’émergence d’un écosystème entrepreneurial en intelligence artificielle.
• 1 pôle académique de référence
+ L’Université Mohammed VI Polytechnique avec son initiative AI Movement, au cœur de la recherche et de la formation.
• 1 futur hub territorial dédié à l’IA Projet d’Institut Al-Jazari à Nador pour structurer recherche, innovation et formation à l’échelle régionale.
• Une stratégie orientée usages
+ Déploiement de l’IA dans la santé (imagerie, flux hospitaliers), l’administration (ex : Wati9a.ma), l’agriculture et l’inclusion rurale.
• Une logique de coopération internationale affirmée
+ Accords avec le PNUD, la DCO et plusieurs institutions pour renforcer financement, expertise et intégration régionale.
• Un positionnement africain en construction Ambition de devenir un hub régional de l’IA à l’interface entre Afrique, Europe et monde arabe.

 

 

 

 

 

Articles qui pourraient vous intéresser

Vendredi 18 Septembre 2026

Intelligence artificielle : les géants de la tech pris de vertige

Jeudi 17 Septembre 2026

Renault Group Maroc : nouvelles nominations à la tête de Renault et Dacia

Samedi 12 Septembre 2026

Maroc Digital 2030: «L’IA doit être envisagée comme un amplificateur d’impact»

L’Actu en continu

Hors-séries & Spéciaux