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Fintech et secteur bancaire: une relation à géométrie variable

Fintech et secteur bancaire: une relation à géométrie variable

Pour certaines Fintech, les banques jouent un rôle d’accélérateur en offrant des services connexes leur permettant d’optimiser leurs parcours clients.

Pour d’autres, dont les services entreraient en concurrence frontale avec ceux de la banque, il existe la configuration du partenariat.

La relation entre les banques et certains opérateurs est vouée à s’accélérer de façon significative dans les prochaines années.

Entretien avec Yacine Faqir, consultant pour les Fintech/start-up désireuses de se développer au Maroc et sur le continent africain.

 

Propos recueillis par M. Diao

 

 

 

Finances News Hebdo : Comment jugez-vous le niveau de maturité des Fintech marocaines ?

Yacine Faqir : Dans les géographies au climat bancaire favorable, les Fintech ont pu s’imposer très rapidement. Dans les autres où le contexte réglementaire fait barrage, elles ont beaucoup plus de mal à voir le jour et le Maroc en fait partie. L’initiative Morocco Tech semble être une passerelle audacieuse, mais il faudra voir comment elle pourra fédérer, être une force de propositions et jouer de son influence auprès des régulateurs pour qu’un véritable changement s’opère. Il est essentiel que l’ensemble des opérateurs agissent de concert pour faire avancer rapidement et concrètement les points bloquants liés principalement à la réglementation. Si le gouvernement souhaite vraiment pallier le problème de l’inclusion financière et accélérer la bancarisation afin que tous les Marocains y aient accès, il y a des choix courageux à faire. Une des conditions incontournables est l’intensification de la digitalisation touts azimuts : administration, banques, accès Fintech, etc. Un obstacle concret pour de nombreuses fintech en herbe est l’identification digitale. L’ouverture d’un compte à distance de bout en bout, l’accès à des services exclusivement en ligne ou encore une demande de crédit entièrement dématérialisée sont tributaires de cette donne. Or, le credo des services digitaux c’est d’avoir un parcours client digitalisé sans friction et sans avoir à se rendre dans une agence physique pour fournir des papiers.

Une réglementation KYC (Know Your Customer) est essentielle pour garantir la sécurité des données des consommateurs marocains. Les ramifications de ce problème vont loin : la vitesse d’adoption d’un nouveau cadre réglementaire permettrait aux banques/fintech d’élargir leur inclusion financière aux couches les plus mal servies. Pour ce faire, il faut que la CNDP, Bank Al-Maghrib, les associations professionnelles (GPBM, APSF), l’ANRT, la DGSN, etc.) convergent, ce qui représente un défi important. Quand il existe de telles limitations, il n’y a pas d’autre choix que de construire un écosystème où toutes les parties prenantes sont clairement identifiées et organisées autour d’une stratégie soigneusement conçue et portée par les plus hautes institutions de l’État. L’Égypte et la vitesse à laquelle elle a opéré des changements pour faciliter la digitalisation des services financiers est un exemple très probant; c’est d’ailleurs l’une des raisons pour lesquelles un volume croissant de fonds se dirige désormais vers les Fintech égyptiennes. Il y a encore beaucoup de travail à faire pour que l’écosystème Fintech au Maroc soit attractif pour les capitaux étrangers et l’apparition d’acteurs majeurs nationaux.

 

F.N.H. : Quelle appréciation faitesvous de la relation existante entre les établissements bancaires et les Fintech marocaines ?

Y. F. : Tout dépend de la définition qu’on fait d’une Fintech. Si on prend la définition communément acceptée de start-up B-to-C disruptive qui allie technologie aux métiers de la finance à une grande échelle, il n’y en a malheureusement pas beaucoup au Maroc. Une qui a le vent en poupe est Chari.ma, qui compte proposer un service BNPL (Buy Now Pay Later) à son réseau, soit la possibilité d'exécuter un paiement en échéances automatisées. C’est un bon exemple qui montre comment une start-up peut intégrer des services financiers à sa plateforme, même si les chances sont grandes que le service luimême soit assuré par les banques en amont. La relation entre une Fintech et le secteur bancaire est déterminée par sa nature. Pour certaines, les banques jouent un rôle d’accélérateur en offrant des services connexes leur permettant d’optimiser leurs parcours clients. Pour d’autres, dont les services entreraient en concurrence frontale avec ceux de la banque, il existe la configuration du partenariat. Comme c’est déjà d’usage dans beaucoup de pays d’Afrique.

Les banques ouvrent leurs données anonymisées aux Fintech afin qu’elles construisent leurs produits/services contre une participation dans le capital. Si on prend une définition élargie, à savoir tout opérateur appliquant la technologie à la finance, des acteurs internationaux comme Visa et Mastercard ou locaux comme le CMI ou M2M, qui offrent des solutions en B-to-Bto-C, en sont une parfaite illustration. La relation entre les banques et ce type d’opérateur est vouée à s’accélérer de façon significative dans les prochaines années. Leur expérience mondiale, leur savoir-faire et la panoplie innovante de services et de produits qu’ils proposent, peuvent permettre aux banques marocaines de moderniser leurs offres et d’élargir leur spectre d’action. La toute jeune plateforme de paiement par smartphone «CIH Pay», construite sur la technologie de «tokenisation» de MasterCard, est un cas d’usage qui va s’intensifier.

 

F.N.H. : Selon vous, l’arrivée des banques 100% digitales ne constitue-t-elle pas une grande menace pour les établissements bancaires classiques ?

Y. F. : Je ne vois pas une banque digitale «indépendante» voir le jour d’ici peu au Maroc. Les barrières réglementaires sont trop importantes, la licence bancaire est à la fois contraignante et coûteuse et, si vous couplez cela à une petite taille du marché, le business model s’écroule. En revanche, ce qui est plus plausible, c’est de voir une banque majeure de la place créer une banque purement digitale semi-indépendante, proche de l’exemple de Hello Bank (BNP Paribas) en France. La banque majeure en question capitalisera sur son savoir-faire, tout en misant sur l’innovation technologique et un portefeuille de clients existants. Ce qui permet de créer une culture d’entreprise agile et digitale-native, en offrant des services fluides ou encore en se focalisant sur une cible sociodémographique précise. Ainsi, on pourrait voir la naissance d’une banque digitale «made in Morocco». Connaissant le succès de nos groupes bancaires en Afrique, ils pourraient se servir des canaux existants pour «scale» (monter en échelle) la banque digitale sur d’autres géographies du continent. Encore faudrait-il en avoir l’audace et la vision. Ceci nous ramène à la question plus fondamentale du rôle des banques dans le déploiement d’innovation en B-to-C à l’échelle stratégique.

Les banques traditionnelles consommatrices de technologie, mais de là à ce que l’innovation fasse partie de leur ADN, ceci est une autre histoire. C’est l’une des raisons pour lesquelles les fintech, sur les marchés plus ouverts, ont réussi à prendre des parts de marché à une vitesse vertigineuse. L’agilité de ces opérateurs d’un nouveau genre, la rupture qu’elle engendre, leur accès massif aux capitaux et leur culture technologique, pour ne citer que quelques attributs, ont complètement pris de court les banques qui, structurellement, prennent plus de temps à s’organiser pour saisir (ou créer) de nouvelles opportunités. L’investissement dans les nouvelles technologies, leur réorganisation ou encore les acquisitions de startup sont devenues pour elles une question de survie. Nous ne sommes pas dans cette configuration au Maroc, notamment à cause de la barrière réglementaire, mais ceci devrait tout de même pousser les banques de la place à se repenser et à offrir aux citoyens et aux entreprises marocaines des services financiers à la pointe de la technologie.

 

F.N.H. : Dans la même veine que l’intérêt national porté aux Fintech, que pensez-vous de l’avenir des cryptomonnaies au Maroc et de l’adoption un jour d’une devise électronique de la Banque centrale ?

Y. F. : Il ne faut pas confondre cadre réglementaire des crypto-monnaies avec la mise en place d’une monnaie digitale de Banque centrale (Central Bank Digital Currency/ CBDC), même si les deux sont souvent liées. En ce qui concerne le premier sujet, l’annonce de la ministre de l’Économie et des Finances, Nadia Fettah Alaoui, a créé une onde de choc dans la communauté crypto. Il faut dire que les chiffres sur le taux de pénétration du Bitcoin au sein de la population marocaine sont devenus trop importants pour être ignorés. Avec plus de 1% des Marocains qui disent en détenir, pour l’État un encadrement concret s’impose. Le Maroc sera scruté de très près sur sa posture et sera perçu soit comme avant-gardiste ou conservateur dans sa vision crypto; il devra osciller entre progrès technologique et stabilité économique, ce qui n’est pas chose aisée. Quant au sujet des CBDC, pas besoin de regarder loin pour se rendre compte de l’ampleur du phénomène. De la Chine au Nigeria en passant par le Ghana, des CBDC sont soit déjà lancées ou à un stade avancé de déploiement. En ce sens, le Maroc aurait tout intérêt à accélérer leur développement et ce, pour les mêmes raisons que les autres Banques centrales à travers le monde : le cash coûte cher !

Hormis ce qui échappe au fisc, toute la chaîne de valeur liée au cash est problématique : il faut imprimer les billets (papier, machines, maintenance, main-d’œuvre), les entreposer, les déplacer, les sécuriser, parer la contrefaçon etc., le tout pour la bagatelle de près de 1% du PIB. Ceci n'inclut pas le coût économique et sociétal difficilement mesurable des trafics en tout genre qui se rémunèrent en liquide. Une monnaie digitale peut être relayée en une fraction de seconde, utilisable avec un smartphone et surtout contrôlable. Reste alors la question de son usage. Il faudrait que le gouvernement, avec l’aide de la Banque centrale et des acteurs privés, puisse trouver un juste milieu entre des mesures incitatives d’envergure et une politique plus restrictive sur le cash. Bank Al-Maghrib est notoirement connue pour ses compétences et elle peut se rapprocher de partenaires technologiques pour monter ceci en un temps record. L’adoption d’un Dirham digital n’est alors qu’une question de volonté politico-économique, qui doit être pensée dans un contexte transnational pour profiter au développement du pays. 

 

 

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