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Financement: «L’offre destinée aux TPE est quasi inexistante au Maroc»

Financement: «L’offre destinée aux TPE est quasi inexistante au Maroc»

Les TPE et PME marocaines luttent pour assurer leur survie. Pâtissant des effets de la crise économique mondiale provoquée par la pandémie ainsi que la guerre en Ukraine, bon nombre de ces entreprises qui, rappelons-le, constituent 95% du tissu économique et contribuent à hauteur de 40% au PIB, sont contraintes de mettre la clef sous le paillasson.

Entretien avec Abdellah El Fergui, président de la Confédération marocaine de TPE-PME.

 

Propos recueillis par M. Ait Ouaanna

 

 

Finances News Hebdo : Les TPEPME marocaines subissent de plein fouet les effets de la succession des crises, en plus d’une inflation désormais structurelle. Quelle appréciation faites-vous sur cette situation ?

Abdellah El Fergui : Les TPE-PME sont en difficulté depuis plus d’une décennie. Mais avec l’arrivée du Covid-19, la situation s’est fortement aggravée, suite notamment aux trois mois de confinement, au manque de soutien du gouvernement et à l’absence d’un programme de relance essentiellement dédié à cette catégorie d’entreprises. Ajoutons à cela les effets de la sécheresse et de l’inflation. Actuellement, les TPE-PME ainsi que les autoentrepreneurs font face à une crise sans précédent. Les prix de certaines matières premières ont doublé, voire même triplé, et la hausse du prix du carburant impacte durement les activités de ces entreprises. Cette flambée des prix a réduit de moitié leurs déplacements territoriaux et leurs prospections des marchés. Ces conditions ont par conséquent entraîné une baisse des commandes, beaucoup d’incidents et de dysfonctionnements, et plusieurs impayés. Ça fait très mal de voir aujourd’hui des personnes qui géraient autrefois leur propre entreprise, à la recherche d’un emploi puisqu’elles ont déclaré faillite. Au Maroc, le gouvernement n’arrive pas à préserver les postes d’emplois créés par les 4 millions de TPE, les 300.000 auto-entrepreneurs et les 30.000 PME, alors qu’il cherche toujours à créer de nouveaux postes, en vain.

 

F.N.H. : Selon une étude réalisée par le cabinet Inforisk, le nombre d’entreprises défaillantes au Maroc s’est élevé à 12.397 en 2022, soit une hausse de 17,4% par rapport à 2021. 99,2% de ces défaillances concernent les TPE, alors que les PME en représentent 0,7%. Quel commentaire faites-vous de ces chiffres ?

A. E. F. : Pour une fois, le cabinet Inforisk est sur la même longueur d’onde que la Confédération, concernant l’augmentation du nombre d’entreprises qui ont fait faillite en 2022, et qui est en hausse de 17,4% par rapport à 2021. En revanche, je n’approuve pas les autres données. Par exemple, le chiffre de 12.397 entreprises qui ont fait faillite n’est pas exact et ne reflète pas la réalité, tout simplement parce que ledit cabinet ne prend pas en considération les entreprises personnes physiques qui sont majoritaires parmi le total d’entreprises existant au Maroc. Ce constat est confirmé par le responsable d’Inforisk qui, lors de notre échange, m’a confirmé que son étude ne prend en compte ni cette catégorie d’entreprises, ni les auto-entrepreneurs, soulignant que son cabinet a mentionné cette information dans ladite étude, mais que cette précision n’a pas été faite par les médias. Ainsi, si nous ajoutons les entreprises personnes physiques et les auto-entrepreneurs et si nous prenons en considération les effets de l’inflation, le nombre des entreprises qui ont fait faillite en 2022 va certainement dépasser les 25.000.

Notons que pour le compte de l’année 2021, ce nombre serait de 20.000. Malheureusement, nous sommes confrontés à une véritable guerre des chiffres face aux données publiées par les cabinets, l’observatoire des TPME, Bank Al-Maghrib, les différents ministères et d’autres organismes qui se basent soit sur les données fournies par les tribunaux, la DGI ou l’OMPIC, soit sur une définition erronée de la TPE, comme celle établie par l’Observatoire des TPME. A ce propos, le ministre de l'Inclusion économique, de la Petite entreprise, de l'Emploi et des Compétences, M. Younes Sekkouri, s'est basé, lors d’une séance des questions orales au Parlement, sur la définition donnée par l'Observatoire des TPME, ce qui est très grave. Par ailleurs, je tiens à préciser que le programme «Génération Entrepreneurs», récemment lancé sous la présidence de ce responsable et qui vise à accompagner 100.000 porteurs de projets, auto-entrepreneurs et TPE sur 3 ans, n'est pas du tout réaliste vu le contexte inflationniste actuel.

 

F.N.H. : En plus des délais de paiement et de la rupture du cycle de trésorerie, la souscapitalisation chronique se pose comme l’une des difficultés auxquelles font face les TPME. Quelles sont, selon vous, les solutions possibles pour pallier cette problématique ?

A. E. F. : Comme je le dis souvent, il faut changer notre système de financement, d’accès aux commandes publiques et au foncier. Pour résoudre le problème de la sous-capitalisation chronique des TPME et la rupture du cycle de leurs trésoreries, il faut impérativement créer une Banque publique, à l’instar de Bpifrance en France, qui ne finance que les TPE. Le constat est que toutes les banques classiques au Maroc ne financent que les moyennes entreprises (ME) et les grandes entreprises (GE). Ces banques trouvent que les TPE (très petites entreprises) et les PE (petites entreprises) ne sont pas rentables, contrairement aux ME et GE. De ce fait, les TPE et PE sont laissées-pour-compte. Il faut que l’État intervienne pour sauver des centaines de milliers de TPE-PME menacées de faillite. Le nombre d’emplois que le Maroc perd à cause de cette hémorragie de faillites d’entreprises est énorme, sans oublier les secousses que connaît la paix sociale grâce à laquelle le Maroc continue à attirer des investissements. Tout l’écosystème économique et social sera menacé si nous n’arrivons pas à rassurer et sauver les TPE-PME et les auto-entrepreneurs en difficulté.

 

F.N.H. : La Loi de Finances 2023 prévoit le relèvement du taux de l’IS de 10% à 20% sur 4 ans, pour les entreprises dont le bénéfice net est inférieur ou égal à 300 MDH. Globalement, comment jugez-vous les nouvelles dispositions fiscales du gouvernement destinées aux TPE-PME ?

A. E. F. : Comme je l’ai dit à la ministre de l’Economie et des Finances, Mme Nadia Alaoui Fettah, et au président de la Commission des finances et du développement économique à la Chambre des représentants, M. Mohamed Chaouki, lors de mes réunions avec eux avant l’approbation du PLF-2023, en diminuant les impôts pour les moyennes entreprises et en les doublant pour les TPE, la Loi de Finances 2023 vient enrichir les riches et appauvrir les pauvres. En cette période de crise marquée par une inflation galopante, l'exécutif décide d'augmenter le taux d'impôt pour les TPE et de le baisser pour les moyennes et grandes entreprises. Ce gouvernement est dirigé par le patronat et il faut agir le plus rapidement possible pour ne pas se retrouver face à 30.000 ou 40.000 TPE en faillite.

 

F.N.H. : Aujourd’hui, malgré les différentes actions mises en place, les TPE-PME ont encore du mal à obtenir des financements suffisants pour leurs projets et opérations. Quelles sont les mesures indispensables à mettre en place en vue d’améliorer cet axe ?

A. E. F. : Au Maroc, tous les types d’entreprises ont leurs moyens de financement. Les GE et les PME ont accès aux financements, en revanche, les TPE n’ont pas accès aux financements bancaires. L’offre de financement destinée aux TPE est quasi inexistante au Maroc et en Afrique. Seulement 6,4% des TPE-PME africaines ont accès aux financements bancaires, alors que ce sont les premiers pourvoyeurs de richesses, en créant près de la moitié des emplois. Il faut s’adresser précisément à cette catégorie intermédiaire en développant des produits et des services adaptés à de nouveaux besoins émergents. Au Maroc, les TPE-PME représentent 95% des sociétés privées et 33% du PIB. La mésofinance est donc une réponse efficiente au nouveau paradigme des marchés émergents marocains et africains. Aussi, il faut faciliter l’accès des TPE aux microcrédits. Dans le cadre des PLF 2018 et 2019, notre Confédération a demandé au gouvernement de faire passer le montant maximum du microcrédit de 50.000 DH à 200.000 DH. Fin 2019, notre requête a été acceptée en relevant ce plafond à 150.000 DH. Mais, malheureusement, l’accès à cette ligne de financement octroyée par les associations de microcrédits reste très difficile, à cause notamment des procédures qui sont plus strictes que celles des banques.

 

F.N.H. : La réforme de la commande publique sera-t-elle véritablement favorable aux entreprises de taille moyenne ? Pourquoi ?

A. E. F. : L’accès aux commandes publiques est aussi important pour les TPE-PME que l'accès aux financements et au foncier. Cette réforme de la commande publique a été élaborée par le gouvernement et le patronat qui ont oublié le rôle de 95% des entreprises du Maroc, à savoir les TPE-PME. Les lois existent, mais pour les appliquer il n’y a pas une réelle volonté. Je fais allusion à la loi 156 du Code de commerce, sortie en 2013, et qui octroie 20% des commandes publiques aux TPE et PME. Mais 10 ans après, cette loi n’est pas appliquée. D’autres obstacles peuvent ne pas favoriser l'accès des TPE-PME à ces commandes publiques : il s'agit entre autres du classement. En effet, la plupart de ces entreprises n’ont pas de classes, ce qui est exigé dans la majorité des commandes publiques, surtout qu'au cours de ces dernières années, le ministre de l’Intérieur a adressé une circulaire aux walis, gouverneurs et présidents des communes pour leur demander de n’accepter que les entreprises ayant des classes. Comme nous pouvons le constater, il n’y a pas de coordination entre les différents ministères et les décisions prises sont parfois contradictoires. D’un côté, des décisions qui facilitent l’accès des TPE-PME aux commandes publiques, et d'un autre, des circulaires ou des décisions unilatérales qui les excluent définitivement. Pour ce qui est du dossier des classements des entreprises, nous avons demandé à l’ancien gouvernement de changer les critères et de permettre la demande de ces classements au niveau régional, pour les classes inférieures, au lieu de centraliser toutes les demandes à Rabat. Notre demande a été prise en considération et l’ancien gouvernement a chargé un bureau d’étude spécialisé pour proposer des changements quant aux critères du classement. Notre Confédération a tenu en 2019 des réunions avec ce bureau afin d'essayer de faciliter l’accès aux classements pour les entreprises de petite taille. Actuellement, les classes inférieures sont traitées au niveau régional grâce à notre Confédération, mais beaucoup d'efforts restent à faire pour faciliter aux TPE-PME l’accès aux commandes publiques. A cela, s’ajoutent également les retards de paiement et les références techniques. Pour résoudre ces deux problèmes, nous avons demandé à l’ex-chef du gouvernement, El Otmani, de créer une loi pour protéger le sous-traitant en lui garantissant d’être payé à temps par l’entreprise qui décroche le marché et d’avoir les références techniques.

 

F.N.H. : Quelles sont vos recommandations pour favoriser la promotion des TPE-PME au Maroc et leur permettre de surmonter cette crise ?

A. E. F. : Nous avons soumis des dizaines de recommandations à l’ex-chef du gouvernement, mais malheureusement très peu ont été accordées. Les recommandations sont nombreuses, mais il faut d’abord une réelle volonté de la part des pouvoirs publics pour associer les TPE-PME et notre Confédération à leurs programmes et lors des consultations. Aujourd’hui, seul le patronat a accès à ce privilège. Pour favoriser la promotion des TPE-PME, il faut d’abord donner la voix à ces entreprises, leur permettre d’être représentées au niveau du Parlement, de donner une définition légale à la TPE suite à un consensus entre toutes les parties prenantes et de sortir avec une charte de la TPE, comme nous l’avons fait en 2002 avec le gouvernement Youssoufi, concernant la charte des PME. Mais, avant d'en arriver là, il faut tout d’abord donner à notre Confédération la place qu’ellwe mérite en l’associant au dialogue social entre le gouvernement, les secteurs privés et les syndicats, à la commission du climat des affaires, à la commission nationale d’investissement, à l’Observatoire des délais de paiement, à l’Observatoire marocain des TPE-PME, ainsi qu’aux différents Conseils d’administration de la CNSS, Maroc PPE, Tamwilcom, AMDIE, ANAPEC, OMPIC, CESE, etc. 

 

 

 

 

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