Le capital-investissement s’affirme comme un complément majeur au financement bancaire, tant les levées de fonds ont atteint des niveaux historiques en 2025. Près de 6,57 milliards de dirhams de capitaux injectés dans l’économie réelle pour soutenir l’innovation, l’industrialisation et la croissance. Entretien avec Oussama Attahir, Docteur en économie appliquée.
Propos recueillis par J. M.
Finances News Hebdo : Les levées de fonds en capitalinvestissement ont atteint un record de 6,57 milliards de dirhams en 2025. Peuton parler d’un changement d’échelle du capital-investissement au Maroc ?
Oussama Attahir : Dans toutes les économies cherchant à accélérer leur industrialisation, leur innovation et leur montée en gamme technologique, le capital-investissement est devenu un instrument stratégique de financement. Le Maroc semble aujourd'hui franchir un nouveau palier dans cette trajectoire. L'année 2025 marque un tournant avec un montant record de 6,57 milliards de dirhams de levées de fonds. Mais au-delà du volume, la dynamique observée sur les segments d'amorçage et la prédominance des capitaux domestiques (60% des fonds levés sur 2020-2025) nous invite à poser une problématique centrale : assistet-on à la naissance d'un véritable deuxième moteur du financement de l'économie marocaine, ou sommes-nous face à un cycle conjoncturel porté par une impulsion publique exceptionnelle ?
F. N. H. : Dans l’écosystème du financement au Maroc justement, quel rôle joue le capital-investissement ?
O. A. : Il est tout d’abord primordial d'évacuer une confusion fréquente: le capital-investissement n'a pas vocation à remplacer le crédit bancaire. Ce sont deux instruments qui répondent à des logiques distinctes. La banque finance la solvabilité (le passé et le présent garantis), là où le capital-investissement finance le potentiel (le futur à construire). Plus fondamentalement, le capital-investissement apporte ce que l'on nomme le «capital patient». Contrairement au crédit bancaire, soumis à des échéances de remboursement strictes, le capitalinvestissement accepte un horizon de temps long, permettant d'accompagner les entreprises dans leurs phases de pivot, de R&D ou d'expansion. La progression des investissements en phase d'amorçage, qu'il convient de distinguer de la collecte globale des fonds, illustre cette spécialisation. Ces segments, vitaux pour l'innovation, sont structurellement délaissés par le crédit bancaire classique, qui exige des garanties et un historique de rentabilité. En injectant du capital propre, les fonds permettent de dérisquer les entreprises et de structurer leur gouvernance. Le capital-investissement prépare ainsi les entreprises à accéder, dans de meilleures conditions, au financement bancaire. Encore faut-il que les capitaux soient au rendez-vous.
F. N. H. : Les résultats de l’année écoulée indiquent une montée en puissance des capitaux marocains dans l’enveloppe globale des levées de fonds. Qu’est-ce qui explique ce changement de paradigme ?
O. A. : La montée en puissance des capitaux marocains est un indicateur de maturité. Elle témoigne d'un basculement de l'épargne nationale, historiquement orientée vers des placements plus traditionnels, vers l'investissement productif. Ce changement de paradigme est porté par une volonté de diversification des portefeuilles institutionnels face aux évolutions des conditions de marché, ainsi que par les besoins immenses de financement des ambitions industrielles, énergétiques et technologiques du Royaume. Si le Fonds Mohammed VI pour l'investissement (FM6I) a indéniablement joué un rôle de catalyseur, notamment en partageant une partie du risque et en rassurant les investisseurs privés, il ne doit pas être perçu comme l'explication unique. Cette dynamique reflète une volonté croissante des acteurs locaux de capter la création de valeur nationale. Toutefois, le défi de demain demeure l'attractivité internationale : un marché mature est un marché ouvert, capable d'attirer des investisseurs internationaux, mais aussi les méthodes, la gouvernance et les réseaux qu'ils apportent, essentiels pour assurer la profondeur et la robustesse financière nécessaires à nos ambitions. Mais lever des fonds ne suffit pas à faire un marché mature.
F. N. H. : Les conditions de cette maturité sont-elles déjà remplies au Maroc ?
O. A. : Le succès du capital-investissement ne peut plus se mesurer à la seule capacité de collecte. Le véritable test de maturité réside dans la fluidité du cycle global : levée, investissement, création de valeur, et enfin sortie. Au Maroc, le verrou se situe au niveau des mécanismes de sortie. Pour franchir un nouveau cap, l'écosystème doit impérativement s'adosser à une Bourse de Casablanca dynamique. L'introduction en Bourse (IPO) est le maillon manquant qui permet de recycler plus rapidement les capitaux vers de nouveaux projets, créant ainsi un cercle vertueux de financement de l'innovation. Une Bourse plus dynamique ne bénéficie pas uniquement aux fonds d'investissement; elle élargit également les possibilités de financement des entreprises et améliore l'allocation du capital à l'échelle de l'économie. Sans cette vélocité, le risque de goulot d'étranglement freinerait le renouvellement des fonds et la dynamique de croissance globale. En conclusion, le Maroc semble amorcer une transition vers un modèle où les fonds propres occupent une place croissante aux côtés du financement bancaire. Cette évolution est le corollaire indispensable de nos ambitions nationales. Au-delà des montants levés, l'enjeu réel est celui de la transformation durable de l'épargne nationale en capital productif. Le véritable enjeu n'est donc plus de savoir si le capital-investissement peut remplacer le crédit bancaire, mais s'il parviendra à s'imposer durablement comme son complément naturel. La réussite se mesurera à la capacité du capital-investissement à irriguer l'économie réelle, à accompagner l'émergence de nouveaux champions nationaux et à renforcer la résilience du modèle de croissance marocain.