Aji Host : «Nous ne digitalisons pas l’hospitalité, nous digitalisons sa partie répétitive»

Aji Host : «Nous ne digitalisons pas l’hospitalité, nous digitalisons sa partie répétitive»

Le secteur touristique est en pleine transformation, marqué par la montée en puissance du digital et l’évolution des attentes des voyageurs. AjiHost entend accompagner les établissements dans la modernisation de l’accueil et de l’expérience client, en misant sur l’innovation et l’agilité. Entretien avec son fondateur et CEO Mehdi Hanoun.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Quel besoin avez-vous identifié sur le terrain et quelle transformation souhaitezvous apporter aux établissements touristiques marocains ?

Mehdi Hanoun : Le projet n’est pas né devant un tableau blanc, mais dans un riad. Mon ami Youssef tient une maison d’hôtes à Taroudant et, au fil de mes séjours chez lui, j’ai observé une scène qui se répète à l’infini. A son arrivée, le voyageur doit tout demander, du code Wi-Fi à l’heure du petit-déjeuner, en passant par les horaires d’ouverture et les bonnes adresses. Le lendemain, un autre arrive et le scénario recommence. Le personnel consacre ainsi une part importante de son temps à répondre aux mêmes questions. Nous avons voulu objectiver cette intuition. Nous avons dépouillé plusieurs centaines d'avis clients publiés sur les plateformes de réservation concernant des riads marocains, et nous en avons extrait une quinzaine d'irritants récurrents. Le constat est net : ce qui dégrade la note d'un établissement, ce n'est presque jamais la qualité de l'accueil humain, elle est remarquable au Maroc, mais une asymétrie informationnelle. Le client n'a pas su, n'a pas trouvé et il n'a pas osé demander. La transformation que nous visons tient en une phrase : «répondre une fois, accueillir toujours». Nous ne digitalisons pas l'hospitalité, nous digitalisons sa partie répétitive. Un QR code dans la chambre, un livret d'accueil vivant, multilingue, que l'hôte met à jour lui-même en quelques secondes. Pour le voyageur, la valeur est immédiate et vérifiable. Il scanne un code en entrant dans sa chambre et il obtient, dans sa langue, ce qu'il aurait mis deux jours à demander. Pour l'établissement, la contrepartie est tout aussi mesurable. Les sollicitations répétitives s'effondrent. Des prestations qui restaient invisibles comme un repas, une excursion, un départ tardif, deviennent vendables en deux gestes et les avis s'améliorent.

 

F.N.H. : À l’approche du Mondial 2030, quel rôle les startups comme AjiHost peuvent-elles jouer dans la transformation et la compétitivité de l’offre touristique marocaine ?

M. H. : Les chiffres montrent l’ampleur de la dynamique touristique marocaine. En 2025, le Royaume a accueilli près de 20 millions de touristes, et la trajectoire se poursuit avec 14,1 millions d’arrivées à fin août 2026. L’objectif est d’atteindre 26 millions de touristes en 2030. Cette trajectoire procède d’une vision, celle de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, qui a très tôt érigé le tourisme en levier de développement territorial et de rayonnement du Royaume. Mais une croissance de cette ampleur risque aussi de creuser une fracture numérique entre les grands groupes hôteliers, déjà équipés, et les maisons d’hôtes, riads et petites unités indépendantes, qui disposent souvent de peu d’outils numériques. Le risque est celui d’un tourisme à deux vitesses. C’est précisément là que les startups comme AjiHost ont leur rôle à jouer. Nous ne concurrençons pas les grands éditeurs, nous équipons le dernier kilomètre de l’hospitalité. En 2030, une clientèle largement primo-visiteuse, souvent non francophone et habituée à obtenir une information rapidement, aura des attentes élevées. Un hôtelier ne peut pas parler huit langues à trois heures du matin. Une plateforme, si.

 

F.N.H. : Comment les établissements marocains peuventils tirer parti de la digitalisation ?

M. H. : Il faut lever un malentendu tenace. Beaucoup d’hôteliers associent la digitalisation à une déshumanisation, à un écran interposé entre eux et leur client. C’est l’inverse qui se produit. Hamid Bentahar, président de la Confédération nationale du tourisme, a résumé cette ambition en parlant de dispositifs destinés à offrir «une expérience plus fluide et rassurante aux visiteurs». L’outil n’a de valeur que par la friction qu’il supprime. Concrètement, je vois trois leviers de différenciation. Le premier est l’anticipation. Aujourd’hui, l’information est souvent délivrée à l’arrivée. Demain, elle peut l’être dès la confirmation de réservation, avec les informations pratiques, les usages de la maison ou encore le choix de l’horaire du petit-déjeuner. Le deuxième est la valorisation de l’offre annexe. Dîner sur la terrasse, départ tardif, excursion ou hammam restent parfois invisibles faute de canal. Les rendre accessibles en quelques gestes peut transformer une charge fixe en revenu additionnel. Le troisième est la connaissance client. Un établissement qui sait ce que ses voyageurs demandent et consomment cesse de piloter à l’intuition. Nous travaillons également sur des fonctionnalités avancées propulsées par l’intelligence artificielle, comme la traduction contextuelle, les agents conversationnels, le room service augmenté et les recommandations personnalisées. Mais notre objectif n’est pas de remplacer l’humain. L’IA doit prendre en charge le répétitif pour que l’humain se consacre au mémorable.

 

F.N.H. : Quelles sont aujourd’hui les principales difficultés d’AjiHost pour consolider son développement et accélérer sa croissance ?

M. H. : La première difficulté n’est pas technologique, elle est culturelle. Convaincre un hôtelier qu’un QR code n’est pas un gadget demande de la pédagogie, du temps et du terrain. Nous avons donc construit une offre accessible, avec un tarif volontairement bas, aucun frais d’installation et un livret créé en moins de dix minutes, sans compétence technique. À fin août, une trentaine d’établissements nous avaient déjà rejoints dans l’axe AgadirTaroudant-Essaouira-Marrakech, tous convaincus en face-à-face. La deuxième difficulté tient à l’atomisation du marché de l’hébergement indépendant. Prospecter des milliers d’unités dispersées sur le territoire est coûteux. Nous misons donc sur les partenariats, notamment avec Moroccan Gues Houses, ainsi qu’avec des éditeurs marocains de systèmes de gestion hôtelière et des agences réceptives. Dans ce sens, nous souhaitons travailler avec les Conseils régionaux du tourisme, les offices de tourisme, les syndicats professionnels et les porteurs du programme Go Siyaha, à travers des conventions régionales, des sessions de sensibilisation ou des projets pilotes territoriaux. La troisième difficulté concerne le capital humain, notamment le recrutement et la fidélisation de profils techniques de haut niveau au Maroc.

 

F.N.H. : Quels sont aujourd’hui vos besoins et vos ambitions pour développer AjiHost au Maroc et à l’international ?

M. H. : Nous avons jusqu’ici avancé sur fonds propres et par le chiffre d’affaires, ce qui impose une discipline salutaire. Chaque dirham dépensé doit produire un client. Mais nous atteignons le seuil où l’autofinancement devient un plafond plutôt qu’une vertu. Nos besoins portent sur trois postes. D’abord, l’industrialisation de notre brique d’intelligence artificielle, au cœur de notre différenciation à venir. Ensuite, le déploiement commercial, à savoir passer d’une conquête régionale à une couverture nationale; cela suppose le déploiement des équipes de terrain à Marrakech, Casablanca, Fès et Tanger. Et enfin, la préparation de l’expansion africaine, qui exige une adaptation réglementaire, linguistique et culturelle. L’écosystème marocain s’est nettement enrichi ces dernières années. Les dispositifs de soutien à la digitalisation des TPME touristiques, les mécanismes de garantie publique et les fonds d’amorçage nationaux constituent un socle réel. Nous travaillons à en mobiliser les leviers pertinents. Nous sommes donc ouverts à rencontrer des investisseurs spécialisés dans l’hospitality tech, Marocains, Africains ou Européens. Ce que nous recherchons n’est pas seulement du capital, mais du capital informé. Un investisseur qui connaît les cycles de vente de l’hôtellerie, la distribution touristique et les spécificités d’un marché émergent nous apportera davantage qu’un chèque anonyme.

 

F.N.H. : Vous participez à l'IFTM Top Resa à Paris. Qu'en attendez-vous et quelles retombées concrètes cette présence peut-elle générer pour AjiHost ?

M. H. : Nous y serons du 15 au 17 septembre, et nous n’y allons pas en touristes, si vous me passez l’expression. Trois rendez-vous sont déjà confirmés. Le premier, avec le Conseil régional du tourisme de Béni MellalKhénifra, représenté par Imane Echifa, une région au potentiel considérable et encore insuffisamment équipée sur le plan numérique. Le deuxième, avec Ghali Jorio, directeur d’Afritrip Morocco, en lien direct avec notre ambition continentale. Le troisième, avec Bouchra Taibi, General manager du Conseil régional du tourisme de Casablanca-Settat, un marché urbain et d’affaires aux usages différents de ceux du tourisme de médina. Au-delà de ces rencontres, nos objectifs sont clairs. D’abord, assurer une veille technologique et prendre la mesure de l’évolution du secteur. Ensuite, développer la distribution à travers des accords avec des tour-opérateurs et des agences réceptives. Enfin, rencontrer des investisseurs positionnés sur la technologie hôtelière. Et il y a une dimension que je ne veux pas minorer : le signal. Une jeune société de droit marocain, née à Taroudant il y a quelques mois, qui va défendre sa vision de l’hospitalité sur l’un des principaux salons professionnels européens, cela démontre la vitalité entrepreneuriale du Royaume, et j’en suis fier.

 

F.N.H. : Quelles sont vos ambitions pour AjiHost et quelle place souhaitez-vous lui donner dans la transformation digitale du secteur touristique marocain, notamment dans la perspective de 2030 ?

M. H. : Notre ambition à court terme est de devenir la plateforme de référence de la digitalisation de l’expérience voyageur au Maroc, puis en Afrique. Les problématiques que nous traitons, à savoir un hébergement indépendant atomisé, un faible outillage numérique et une clientèle internationale multilingue, se retrouvent à Dakar, Tunis, Zanzibar ou encore Abidjan. Une solution éprouvée à Marrakech est donc transposable, et le Maroc a vocation à être la base arrière technologique de cette diffusion. C’est aussi une question de souveraineté; il serait paradoxal que l’hospitalité africaine soit intermédiée exclusivement par des plateformes conçues ailleurs. Sur le plan produit, nous passons d’un livret d’accueil à un véritable écosystème. Notre travail consiste à rendre cet écosystème d’expériences accessible et réservable, sans jamais le dénaturer. Je souhaite pour 2030 que le Maroc accueille ses 26 millions de visiteurs sans que la qualité de l’accueil se dilue dans le volume. 

 

 

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