Le tourisme marocain entre dans une nouvelle phase de son développement, portée par des objectifs ambitieux et une attractivité grandissante. Pour Omar Chaabi, vice-président exécutif d’Ynna Holding, cette dynamique ouvre un vaste champ d’opportunités pour les opérateurs nationaux. Il explique pourquoi le groupe renforce sa présence dans l’hôtellerie, mise sur des partenariats internationaux et entend capitaliser sur ce qu’il appelle le «rêve marocain».
Finances News Hebdo : Le Maroc affiche 20 millions de touristes en 2025 et vise 26 millions en 2030. Pour un groupe comme Ynna Holding, qui a déjà investi massivement dans le secteur par le passé, ce momentum est-il une opportunité de réinvestir, ou le marché est-il devenu trop concurrentiel pour les opérateurs nationaux ?
Omar Chaabi : Je pense exactement l’inverse. Plus le marché grandit, plus les opportunités se multiplient pour les opérateurs nationaux. Le Maroc est aujourd’hui en train de franchir un cap historique. Il y a quelques années encore, atteindre 20 millions de touristes semblait ambitieux. Aujourd’hui, c’est une réalité. Et lorsque l’on parle de 26 millions à l’horizon 2030, cela ne paraît plus inaccessible. C’est le signe que le Maroc est en train de changer de dimension. Pour un groupe marocain, cette dynamique doit être perçue comme une responsabilité autant qu’une opportunité. Nous avons la chance d’évoluer dans un pays qui bénéficie d’une vision claire, d’une stabilité reconnue, d’infrastructures modernes et d’une attractivité croissante à l’échelle internationale.
Au-delà des chiffres, le tourisme est un formidable moteur de développement économique. Il crée de la valeur dans l’hôtellerie, la restauration, le commerce, l’artisanat, les transports, les loisirs et les services. Il génère de l’emploi et contribue au rayonnement du pays. Nous sommes convaincus que les opérateurs marocains ont un rôle central à jouer dans cette transformation. Les groupes internationaux sont les bienvenus. Ils apportent des standards, des réseaux de distribution et une visibilité mondiale. Mais les acteurs nationaux apportent quelque chose d’essentiel: la connaissance du territoire, de la culture et des attentes des visiteurs. Pour nous, la question n’est pas de savoir s’il faut continuer à investir. La réponse est évidemment oui. La question est de savoir comment investir intelligemment pour accompagner la montée en gamme de la destination Maroc et participer à la création d’une offre touristique capable de rivaliser avec les plus grandes destinations internationales.
F. N. H. : Ynna Holding est un groupe familial avec une présence en Afrique. Le modèle hôtelier marocain est-il exportable vers d’autres marchés africains ?
O. Ch. : J’en suis profondément convaincu. Le Maroc dispose aujourd’hui d’un savoir-faire reconnu dans les métiers de l’hospitalité. Nous avons développé une manière particulière d’accueillir, de recevoir et de créer de l’émotion autour de l’expérience client. Pendant longtemps, nous avons considéré cela comme quelque chose de naturel. Aujourd’hui, je pense qu’il faut davantage le considérer comme un véritable avantage compétitif. Lorsque l’on parle d’exportation, il ne s’agit pas simplement d’exporter des hôtels ou des bâtiments. Il s’agit d’exporter un art de vivre, une culture du service, une identité. Nous sommes déjà présents dans plusieurs pays de la région MENA, notamment en Tunisie et en Égypte dans l’industrie. Nous observons également avec intérêt les opportunités offertes par certains marchés d’Afrique subsaharienne, dont les perspectives démographiques et économiques sont particulièrement prometteuses. Notre approche reste pragmatique. Nous privilégions les projets qui créent une valeur durable et qui s’inscrivent dans une logique de partenariat de long terme. Je crois sincèrement que le savoir-faire marocain a vocation à dépasser nos frontières.
F. N. H. : Quand vous dites rêve marocain, c’est quoi selon vous ?
O. Ch. : Le rêve marocain, c’est l’ensemble des émotions que suscite le Maroc avant même que l’on y mette les pieds. Lorsque l’on évoque Marrakech, Casablanca, Essaouira, Chefchaouen ou le désert marocain, chacun visualise immédiatement quelque chose. Cette capacité à faire rêver est un actif économique considérable. Les grandes destinations mondiales ont compris depuis longtemps que l’imaginaire constitue un puissant moteur d’attractivité. Le Maroc possède cet imaginaire. Il possède une histoire, une culture, un patrimoine, une gastronomie, un artisanat, une architecture et un art de vivre qui lui sont propres. Je pense que nous sous-estimons parfois la valeur de ce que nous avons. Pour l’anecdote, je me souviens d’un voyage en Afrique du Sud où l’on nous présentait avec fierté le point le plus au sud du continent africain. C’était devenu une destination touristique à part entière. Cela m’a fait réfléchir. Le Maroc possède lui aussi des atouts géographiques, culturels et historiques extraordinaires que nous ne mettons pas toujours suffisamment en valeur. Nous sommes le point le plus au nord de l’Afrique, à la rencontre de deux mers, aux portes de l’Europe et au carrefour de plusieurs civilisations. Peu de pays peuvent revendiquer une telle singularité. Le véritable enjeu des prochaines années sera de mieux raconter cette histoire, de transformer cette richesse culturelle et immatérielle en expérience touristique et, au final, en valeur économique durable pour le pays.
F. N. H. : Le Mondial 2030 représente une fenêtre d’investissement avec un horizon clair. Pour un groupe qui a les reins solides financièrement, quels segments vous semblent les plus porteurs ?
O. Ch. : Le Mondial 2030 est bien plus qu’un événement sportif. C’est un accélérateur de transformation économique pour tout le pays. Son impact dépassera largement le cadre du football. Il concernera les infrastructures, la mobilité, l’hébergement, les loisirs, le commerce, les services, la technologie et l’expérience client. Je considère que tous les segments peuvent être porteurs dès lors qu’ils répondent à un besoin réel et qu’ils sont portés par des équipes compétentes. Le véritable enjeu est de construire un héritage durable. La réussite du Mondial ne se mesurera pas uniquement au nombre de visiteurs accueillis pendant la compétition, mais à la capacité du Maroc à renforcer durablement son attractivité économique et touristique. Pour les groupes marocains, c’est une occasion unique d’investir dans des projets qui créeront de la valeur bien au-delà de 2030.
F. N. H. : Le groupe Ynna Holding et Louvre Hotels Group ont résilié leur contrat de gestion en 2013, après seulement quelques années de partenariat. Post-Covid, neuf des douze hôtels Mogador avaient fermé leurs portes, alimentant des rumeurs de désengagement total du secteur. Où en est réellement Ynna Holding dans l’hôtellerie aujourd’hui ?
O. Ch. : Je crois qu’il faut distinguer les cycles conjoncturels de la stratégie de long terme. Concernant Louvre Hotels, nous avons effectivement mis fin à notre partenariat qui n’a duré que quelques mois après avoir constaté que nos visions n’étaient pas suffisamment alignées. Cela fait partie de la vie normale d’un groupe qui se développe. S’agissant de Mogador, il n’a jamais été question pour Ynna Holding de quitter le secteur hôtelier. Au contraire, nous avons profité de cette période pour repenser notre stratégie, restructurer certains actifs et préparer une nouvelle phase de développement. Aujourd’hui, cette stratégie se concrétise. Nous avons récemment ouvert à Casablanca un établissement sous l’enseigne DoubleTree by Hilton et un second suivra prochainement sous la marque Hilton Garden Inn.
D’autres projets sont actuellement à l’étude avec plusieurs opérateurs internationaux de référence. Notre ambition est claire : bâtir un portefeuille hôtelier moderne, performant et adapté aux nouvelles attentes du marché. Nous croyons à la complémentarité entre les grandes enseignes internationales et les marques nationales fortes. Les premières apportent des standards internationaux, des outils de distribution et une visibilité mondiale. Les secondes apportent l’authenticité, l’ancrage local et une expérience différenciante. La marque Mogador conserve une notoriété importante auprès de nombreux clients. Nous entendons continuer à la valoriser tout en développant de nouveaux partenariats lorsque cela crée davantage de valeur. L’hôtellerie demeure un secteur stratégique pour Ynna Holding. Nous sommes convaincus que les années qui viennent offriront des perspectives exceptionnelles et nous entendons pleinement participer à cette dynamique.