Souveraineté alimentaire : «Une nécessité de sécurité nationale»

Souveraineté alimentaire : «Une nécessité de sécurité nationale»

Avec 94,6 milliards de dirhams d’importations alimentaires en 2025, le Maroc mesure plus que jamais l’ampleur de sa dépendance aux marchés extérieurs. Heuda Farah Guessous, fondatrice et D. G. de Greativa Consulting Group, cofondatrice de The FoodeShow et experte en commerce international, en décrypte les enjeux et trace les contours d’un modèle plus résilient.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Comment définiriez-vous la souveraineté alimentaire et en quoi constitue-t-elle aujourd’hui un enjeu stratégique pour le Maroc ?

Heuda Farah Guessous : La souveraineté alimentaire, ce n'est pas l'autarcie, c'est le droit de choisir. Je retiens la définition de La Via Campesina : le droit des peuples à définir leurs propres politiques agricoles, en accord avec leurs réalités culturelles et économiques. Pour le Maroc, cela signifie ne plus être tributaire de chocs exogènes pour nourrir ses citoyens. Les signaux d'alarme sont là. En 2025, la facture des importations alimentaires a atteint 94,6 milliards de dirhams. Notre déficit commercial agricole avoisine 2 milliards de dollars. Les barrages à usage agricole affichaient 28% de remplissage. La guerre RussieUkraine nous a rappelé notre dépendance, avec 9 millions de quintaux de céréales importés d'Ukraine annuellement. Le secteur agroalimentaire représente 26% du PIB industriel et 150.000 emplois; un secteur à ce niveau de criticité ne peut rester exposé à cette volatilité. La souveraineté alimentaire n'est pas un luxe idéologique, c'est une nécessité de sécurité nationale.

 

F. N. H. : La souveraineté alimentaire repose sur plusieurs piliers, notamment la capacité de stockage et de sauvegarde. Où se situe actuellement le Maroc sur ce volet, et quels sont les axes d’amélioration prioritaires ?

H. F. G. : Le stockage est le maillon le plus fragile de notre chaîne alimentaire. En 2022, la production nationale ne couvrait que 28% des besoins en céréales, 27% en huiles et 20% en sucres. Le ministère a lancé un appel d'offres pour une réserve stratégique de 4 millions de tonnes, c’est louable, mais insuffisant face à l'objectif de six mois de consommation. Mes quatre urgences sont les suivantes : développer les ports secondaires, à l’image de Nador et Safi pour décongestionner Casablanca; stabiliser la production nationale hors pluviométrie grâce à un million d'hectares irrigués dédiés aux céréales; adopter une gestion dynamique des stocks, d’ailleurs le Maroc sait gérer le phosphate, appliquons cette rigueur à l'alimentaire; et sécuriser les intrants agricoles pour couvrir une campagne complète.

 

F. N. H. : Le savoir-faire, l’innovation et le développement de brevets sont également essentiels. Comment renforcer la recherche et l’innovation dans le secteur agroalimentaire pour soutenir cette souveraineté ?

H. F. G. : C'est le paradoxe marocain : des cerveaux brillants, des instituts solides, une biodiversité remarquable, et un taux de transformation des produits agricoles qui plafonne à 20%, alors que Génération Green vise 70% à l'horizon 2030. Ces 50 points d'écart représentent des emplois non créés, des brevets non déposés, une valeur ajoutée évaporée. Quatre actions concrètes s'imposent : tripler les budgets de R&D agroalimentaire pour les porter à au moins 1% du PIB agricole; créer un fonds d'amorçage AgriTech Morocco dédié aux startups de moins de 3 ans; industrialiser les synergies universités-filières : les IAV Hassan II et l'ENA Meknès doivent avoir des contrats de recherche appliquée avec les opérateurs; et surtout, breveter notre patrimoine variétal comme l’argan, le blé dur, dattes et oliviers. Ce trésor génétique appartient à notre souveraineté.

 

F. N. H. : Dans quelle mesure l’augmentation du taux d’intégration locale de la production peut-elle réduire la dépendance aux importations et sécuriser les chaînes d’approvisionnement ?

H. F. G. : Massivement, à condition de rompre avec un paradoxe qui me préoccupe profondément. En effet, une part importante de nos revenus agroalimentaires provient de la transformation de produits importés. On importe pour transformer et réexporter, au lieu de valoriser ce qu'on produit. C'est une chaîne de valeur tronquée. Le PIB des industries agroalimentaires ne représente que 5% du PIB national, contre 12-14% pour le secteur agricole. Le Maroc laisse 7 à 9 points de PIB sur la table. La solution passe par l'ancrage territorial des filières (Souss-Massa pour les agrumes, Draa-Tafilalet pour le palmier dattier, Fès-Meknès pour l’arboricole), la réforme des marchés de gros, dont 60% fonctionnent en circuits informels, le financement de la mise à niveau des PME qui représentent 95% du tissu industriel, et une préférence nationale pour les marchés publics, cantines scolaires, hôpitaux, armée.

 

F. N. H. : Le thème du SIAM 2026 met aussi en avant la durabilité de la production animale. Comment concilier souveraineté alimentaire et durabilité dans ce secteur spécifique ?

H. F. G. : L'appel de Sa Majesté de s'abstenir au sacrifice de l'Aïd al-Adha en 2025 a été un choc collectif, mais surtout un révélateur. Notre production animale souffre d'une triple pression : sécheresse chronique, hausse des intrants importés, et régression des parcours pastoraux. C'est une bombe à retardement si l’on n'agit pas. Ma feuille de route repose sur quatre piliers : valoriser nos races locales naturellement adaptées, à savoir brebis Timahdite, chèvre Draa, vache OulmèsZaïane; développer l'autonomie en alimentation animale via des cultures fourragères irriguées; déployer l'économie circulaire par la méthanisation des déchets d’élevage; et créer un label national «Élevage durable marocain» pour ouvrir les marchés halal premium d'Europe et du Golfe. La durabilité n'est pas l'ennemi de la souveraineté, c'est la condition sine qua non.

 

F. N. H. : Quel rôle peuvent jouer les plateformes B2B, à l’image de FoodeShow, dans le renforcement des échanges, la structuration des filières et la promotion du Made in Morocco ?

H. F. G. : Je parle ici avec une double casquette : celle de l'économiste et celle de la praticienne, en tant que fondatrice de the Foodeshow, plateforme virtuelle B2B globale dédiée à l'agroalimentaire, présente dans plus de 100 pays. Seulement 12% de nos exportations industrielles sont agroalimentaires, avec un peu plus de 200 exportateurs réguliers. Bien en deçà de notre potentiel. Le problème central est d’adapter l’offre exportable en la certifiant et aller à la rencontre d’acheteurs internationaux. The Foodeshow a démontré que les PME marocaines peuvent accéder aux acheteurs de 49 pays à une fraction du coût, 365 jours par an. Mais les plateformes B2B doivent aller plus loin que la vitrine : matching intelligent, trade finance, logistique intégrée, un écosystème support. C’est notre mission de rassembler toutes les parties prenantes et les engager. Nos institutions territoriales et nationales comme l’AMDIE œuvrent ausssi avec le programme Morocco Now pour accélérer cette dynamique et accompagner nos exportateurs.

 

F. N. H. : Quels leviers concrets recommandezvous pour positionner le Maroc comme acteur compétitif et souverain sur les marchés agroalimentaires ?

H. F. G. : Six leviers, tous actionnables, tous urgents. L'eau en priorité absolue, à savoir interconnexion des bassins, dessalement à 1,7 milliard de m³, irrigation en goutte à goutte sur 900.000 hectares. La transformation locale portée à 70% d'ici 2030. Chaque point gagné crée des emplois, des brevets et réduit les importations. Le label Made in Morocco comme standard de qualité perçu à l'international. IMANOR l’a développé, il faut le promouvoir. La diversification des marchés vers l'Afrique subsaharienne, le Golfe et l'Amérique du Nord. La formation de 5.000 conseillers agricoles privés et la connexion de 2 millions d'agriculteurs aux services digitaux. Et enfin, le financement structuré. A cet effet, le contrat-programme céréales/légumineuses de 7,3 milliards de dirhams est le modèle à dupliquer sur toutes les filières stratégiques.

 

F. N. H. : Quels impacts économiques la souveraineté alimentaire peut-elle avoir sur l’économie marocaine, notamment en termes de création d’emplois, de réduction des importations et de développement des filières locales ?

H. F. G. : Les impacts seraient transformationnels. Atteindre 70-75% de couverture des besoins d'ici 2030, c'est 300.000 emplois directs supplémentaires dans la transformation, plus 1 à 1,5 million d'emplois indirects. C'est réduire la facture import de 28 milliards de dirhams par substitution locale. C'est doubler la valeur des exportations agricoles à 80 milliards de dirhams. Et c'est surtout gagner quelque chose que les chiffres ne capturent pas directement : un pays qui ne tremble plus quand les marchés s'emballent. Un Maroc qui ne dépend plus de décisions étrangères pour nourrir ses citoyens, c'est un pays dont la note souveraine grimpe, dont l'attractivité pour les investisseurs augmente, et dont la confiance des marchés se renforce. La souveraineté alimentaire n'est pas un coût, c'est le meilleur investissement souverain que le Maroc puisse faire dans les dix prochaines années. 

 

Better Process Control School : Un levier de sécurité et de souveraineté alimentaires
Pour la première fois depuis près de 30 ans, la Better Process Control School (BPCS), formation certifiante reconnue par l’Agence américaine des produits alimentaires et des médicaments (FDA) et le Département de l’agriculture des Etats-Unis (USDA), est organisée au Maroc et dispensée en français par des experts marocains. Portée par Greativa Consulting Group et International Quality Control Corp (IQCC), avec le soutien de l’Union nationale des industries de la conserve de poisson (UNICOP), cette session inaugurale s’est tenue à Marrakech du 6 au 10 avril 2026. Destinée aux professionnels de l’industrie des conserves et des aliments peu acides, cette formation constitue une exigence réglementaire incontournable pour accéder au marché américain. Elle renforce les compétences nationales en matière de sécurité alimentaire, de conformité internationale et de maîtrise des procédés industriels. En plus de son aspect technique, cette initiative s’inscrit dans une dynamique de renforcement de la sécurité alimentaire et de la souveraineté des filières agroalimentaires marocaines, en améliorant leur compétitivité et leur capacité d’exportation.

 

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