La pression sur le coût de la vie continue de peser lourdement sur les ménages marocains, en particulier à travers la hausse persistante des prix alimentaires. Le décalage entre les indicateurs économiques et le ressenti des citoyens s’accentue, d’où la nécessité d’actions concrètes pour améliorer le pouvoir d’achat. Entretien avec Youssef Guerraoui Filali, président du Centre marocain pour la gouvernance et le management (CMGM).
Propos recueillis par Ibtissam Z.
Finances News Hebdo : Malgré une relative stabilité des indicateurs macroéconomiques, les ménages continuent de percevoir une pression importante sur le coût de la vie, notamment sur les produits alimentaires. Comment expliquezvous cet écart entre l’inflation mesurée et l’inflation ressentie ?
Youssef Guerraoui Filali : Le taux d’inflation prévu au niveau de la Loi de Finances 2026 est de l’ordre de 2%. Les deux premiers mois de l’année en cours, il était moins de 1% pour ensuite se situer à 1,2% en mars. Si le conflit géopolitique entre l’Iran et les Etats-Unis perdure, le taux d’inflation pourrait atteindre les 4%, parce que le pétrole est une composante essentielle de l’économie marocaine, voire un produit économique stratégique qui influence les prix des marchandises transportées, et qui est utilisé dans la production industrielle, agricole et même électrique. S’agissant du ressenti, les citoyennes et citoyens expriment du mécontentement au sujet de la tarification des matières de première nécessité. Le manque d’efficacité gouvernementale par rapport aux mesures d’atténuation de la flambée des prix ne permet pas de stabiliser les prix et conduit par conséquent à la perte de la confiance citoyenne. En outre, certains produits alimentaires ont connu des hausses variant entre 20 et 50%, ce qui porte atteinte au pouvoir d’achat du citoyen.
F. N. H. : Les prix alimentaires semblent particulièrement sensibles aux chocs et aux variations de marché. Quels mécanismes structurels expliquent cette volatilité et cette rigidité à la baisse ?
Y. G. F. : Tout d’abord, la dépendance de l’extérieur vis-à-vis des produits énergétiques raffinés nous conduit à subir des hausses de prix, sans à en avoir véritablement des marges de manœuvre, telles que le stockage du baril brut à des prix bas ou la maitrise des coûts de production en raffinerie. S’ajoute à cela le manque d’instruments de régulation du marché pétrolier par le pouvoir gouvernemental en charge du secteur. Il s’agit concrètement de contrôler les coûts de stockage et d’achats qui définissent les marges des opérateurs, afin de faire jouer la concurrence et en vue d’acheminer les produits à des prix raisonnables. Par la suite, il s’agit de l’efficacité des aides gouvernementales. Le ciblage et l’impact sont de mise. Quand on décide d’indemniser les professionnels du transport, il faut s’assurer que cette indemnité servira à atténuer les prix de transport, et surtout qu’elle est bien acheminée aux chauffeurs et transporteurs et non pas seulement aux propriétaires des agréments. Autre exemple : quand on décide de subventionner les grands éleveurs, il faut s’assurer que les moutons sont bien disponibles sur les marchés et à des prix abordables. In fine, distribuer les subventions ne sert à rien si le vécu du citoyen ne s’améliore pas.
F. N. H. : Dans quelle mesure la structure de la chaîne de valeur agroalimentaire ainsi que les circuits de distribution contribuent-ils à la formation des prix et à la transmission des hausses jusqu’au consommateur final ? Et quelles pistes de réforme permettraient d’améliorer la transparence et la fluidité du marché ?
Y. G. F. : Ce sont les spéculations et les intermédiations qui font augmenter les prix de vente en détail. Tant qu’on ne contrôle pas les prix de production à la source et qu’on ne maîtrise pas la chaîne de distribution de bout en bout, l’appareil exécutif ne parviendra guère à contrôler véritablement les prix de vente exposés aux marchés. La vérification des prix au niveau des détaillants reste une mesure inefficace, qui ne parvient jamais à atténuer les prix. L’autre point important est de veiller sur l’équilibre du marché. L’exportation abusive de produits alimentaires de première nécessité perturbe les approvisionnements locaux et conduit par conséquent à une pénurie des matières qui est directement responsable des hausses des prix. Il est nécessaire de mettre en place des barrières douanières à l’exportation, en vue d’orienter les produits essentiels d’abord vers les marchés nationaux.
F. N. H. : Quelle place peut occuper l’éducation financière des ménages pour renforcer leur résilience face aux périodes de hausse des prix et de volatilité économique ?
Y. G. F. : L’éducation financière servira à maîtriser au mieux le budget familial hebdomadaire, voire mensuel. Il est question de gérer ses moyens financiers face à une pression inflationniste continue, sans recouvrir aux emprunts de consommation. Une tâche difficile mais nécessaire pour la bonne santé financière du ménage. Par conséquent, si la situation de hausse des prix perdure, et même en adoptant de bons outils de gestion familiaux (gestion du budget, tableau de bord de dépenses…), les ménages se trouveront obligés de recourir aux découverts. Déjà, l’épargne manque à l’appel dans l’état actuel des choses, contrairement au passé où un ménage gérait ses dépenses et parvenait à faire des économies en compte d’épargne. Au-delà de l’éducation financière, le pouvoir exécutif doit sauvegarder l’économie familiale, à travers la surveillance des marchés et la lutte contre les spéculations et ententes anti-concurrentielles.
F. N. H. : Observe-t-on aujourd’hui une évolution durable des comportements de consommation des ménages, notamment dans les arbitrages entre produits essentiels et dépenses non essentielles ?
Y. G. F. : Le ménage est livré malheureusement à lui-même. Devant cette pression inflationniste continue et qui perdure depuis 2020, avec un enchaînement des crises, notamment crise sanitaire 2020, récession post-Covid, inflation importée due à la guerre russo-ukrainienne et pression sur les produits pétroliers liée au conflit armé USA-Iran, le ménage priorise ses dépenses essentielles liées à sa survie, à savoir l’alimentation, frais de scolarisation, traite ou loyer logement… Il se trouve dans l’obligation d’abandonner l’épargne et le loisir, vu qu’il ne dispose pas de marges de manœuvre.
F. N. H. : En complément des politiques monétaires et budgétaires classiques, quelles politiques structurelles vous semblent aujourd’hui prioritaires pour améliorer durablement le pouvoir d’achat des ménages ?
Y. G. F. : Il faut améliorer le revenu des ménages. A titre d’exemple, pour la classe moyenne et sous-moyenne, il s’agit d’abord de revoir à la baisse les taux d’imposition de l’impôt sur le revenu (IR), que ce soit pour le secteur public ou privé. La baisse du taux de l’IR de 37% à 34% permettra aux salariés et fonctionnaires de dégager un supplément de revenu qui va absorber le choc de l’inflation. Pour la classe ouvrière et les travailleurs, la revue du Smig/Smag à la hausse est inéluctable si la pression inflationniste continue les mois à venir.
F. N. H. : Dans un contexte de volatilité internationale persistante, quels sont les principaux canaux de transmission de l’inflation importée vers l’économie marocaine, et comment peut-on en atténuer les effets ?
Y. G. F. : Les produits pétroliers, les matières premières et articles de première nécessité importés de l’extérieur engendrent une inflation importée qui impacte l’activité économique, ce qui aboutit à une inflation structurelle dans les circuits de distribution et cycles d’exploitation et de production. Pour cela, il est question d’encourager les produits locaux et de hausser la production des matières et produits qui constituent nos besoins de première nécessité. L’encouragement de la production locale et l’amélioration de la production de nos entreprises sont essentiels pour atténuer les effets extérieurs.