Malgré des indicateurs macroéconomiques orientés à la hausse et un retour progressif de la croissance, le ressenti des ménages reste marqué par une dégradation persistante du pouvoir d’achat.
Par M. A. L.
Sur le papier, les signaux d’amélioration ne manquent pas. La croissance retrouve progressivement des couleurs. Selon les dernières estimations du haut-commissariat au Plan (HCP), l’économie nationale aurait enregistré une progression proche de 5% au premier trimestre 2026, portée notamment par le redressement de l’activité agricole et la résilience de certains secteurs non agricoles, à l’instar de l’automobile et de l’aéronautique.
Dans le même temps, les tensions inflationnistes montrent des signes d’accalmie, l’inflation revenant autour de 0,9% en glissement annuel en mars 2026. Les conditions d’un redressement semblent ainsi se réunir, ce que reflète d’ailleurs la remontée de l’indice de confiance des ménages (ICM), qui atteint 64,4 points contre 57,6 un trimestre plus tôt, traduisant en apparence un climat économique moins dégradé.
En revanche, cette lecture demeure pour l’essentiel théorique. Car, à rebours de ces indicateurs, la réalité apparaît nettement plus nuancée. L’amélioration observée reste largement agrégée, sans véritable diffusion au sein du tissu économique. Certains secteurs tirent la croissance, tandis que d’autres continuent d’évoluer en deçà de leur potentiel. Ce défaut de transmission se reflète directement dans le ressenti des ménages. Selon l’enquête de conjoncture du HCP, publiée le 24 avril 2026, 75,1% d’entre eux déclarent une dégradation de leur niveau de vie. Une situation qui peut sembler paradoxale au regard de l’amélioration de certains indicateurs.
Comme l’explique l’économiste Mohammed Jadri, «cette apparente contradiction s’explique par la nature même de l’indice de confiance des ménages, tel que mesuré par le haut-commissariat au Plan. Cet indicateur ne reflète pas uniquement la perception de la situation actuelle, mais intègre également les anticipations pour les mois à venir. Ainsi, si une large majorité des ménages constate une dégradation de son niveau de vie aujourd’hui, une partie d’entre eux commence à percevoir des signaux d’amélioration future, notamment à travers le ralentissement de l’inflation ou les mesures de soutien social. Ce léger regain d’optimisme suffit à améliorer l’indice global, même dans un contexte où le ressenti présent demeure négatif». Ce décalage s’observe avec acuité dans la perception des prix. Si l’inflation ralentit, elle ne recule pas pour autant : les ménages arbitrent en niveau, non en taux. Le constat est sans appel : 93,3% des ménages déclarent une hausse des prix des produits alimentaires et 78,9% anticipent leur poursuite.
«Le décalage entre l’inflation mesurée et le ressenti des ménages tient au fait que l’inflation globale est une moyenne qui ne reflète pas nécessairement la structure réelle de consommation. Les hausses les plus marquées ont concerné des postes essentiels comme l’alimentation et l’énergie, qui pèsent lourdement dans le budget des ménages. Par ailleurs, même si l’inflation ralentit, les prix restent durablement élevés, ce qui entretient un effet de «niveau» plutôt que de «variation».
Enfin, les revenus n’ont pas progressé au même rythme que les prix, ce qui accentue la perception de perte de pouvoir d’achat. Il en résulte une érosion cumulative, ressentie au quotidien, indépendamment des indicateurs macroéconomiques», explique l’économiste. Dans ce contexte, la contrainte ne tient pas seulement au niveau des prix, mais à leur caractère incompressible. Une part croissante du budget des ménages est absorbée par des dépenses sur lesquelles les arbitrages restent limités, ce qui réduit mécaniquement leur capacité d’ajustement.
Cette pression se reflète directement dans la situation financière des ménages, qui demeure fragile. 59,9% déclarent que leurs revenus couvrent à peine leurs dépenses, tandis que 37,5% doivent s’endetter ou puiser dans leur épargne. «Le recours croissant à l’endettement ou à l’épargne constitue un signal clair de tension sur le pouvoir d’achat des ménages. Lorsqu’une part aussi importante de la population doit mobiliser des ressources exceptionnelles pour faire face aux dépenses courantes, cela traduit une érosion du revenu disponible et une difficulté à couvrir les besoins essentiels. Toutefois, qualifier cette situation de dégradation durable nécessite de distinguer entre un choc conjoncturel et une tendance structurelle.
Si cette dynamique se prolonge dans le temps, elle pourrait effectivement révéler une fragilisation durable des équilibres financiers des ménages. À ce stade, il s’agit davantage d’une tension persistante, avec un risque réel de s’inscrire dans la durée si les revenus ne suivent pas», analyse Jadri. Même sans dégradation généralisée, l’amélioration reste marginale. 41,5% des ménages estiment que leur situation financière s’est détériorée, contre 4,8% seulement qui évoquent une amélioration.
Cette tension se prolonge dans les perspectives : seuls 12,1% des ménages pensent pouvoir épargner dans les mois à venir, signe d’une marge de manœuvre quasi inexistante. Au-delà de la conjoncture, ce sont des déséquilibres plus profonds qui se dessinent. Comme le souligne Mohammed Jadri, «les données actuelles traduisent à la fois un décalage conjoncturel et des fragilités structurelles. D’un côté, les ménages subissent encore les effets de chocs récents, notamment l’inflation importée, la hausse des coûts énergétiques et les impacts de la sécheresse.
De l’autre, ces chocs mettent en lumière des déséquilibres plus profonds, liés à la faiblesse de la progression des revenus, à la précarité d’une partie du tissu économique et à la vulnérabilité de la classe moyenne. Le risque est que ces tensions conjoncturelles finissent par ancrer des déséquilibres durables si des réponses structurelles ne sont pas apportées». Ce qui se dessine, in fine, est une reprise faiblement redistributive. Les gains de croissance ne se diffusent ni horizontalement, entre secteurs, ni verticalement, vers les ménages. La question n’est donc plus tant de savoir si l’économie redémarre, mais pour qui elle redémarre réellement.