Le secteur privé de la santé au Maroc se modernise rapidement grâce à l’arrivée de nouveaux investisseurs et à l’innovation technologique. Si l’accès aux soins progresse, la complémentarité avec le secteur public reste essentielle pour garantir équité et qualité des services. La digitalisation, la formation continue et la coordination multidisciplinaire apparaissent comme des leviers majeurs pour assurer une prise en charge optimale. Entretien avec le Pr Intissar Haddiya, écrivaine, médecin-néphrologue et PHD en responsabilité sociale en santé.
Finances News Hebdo : À la lumière de votre expérience en tant que praticienne, comment percevez-vous l’évolution du secteur privé de la santé au Maroc depuis l’ouverture du capital des cliniques à des investisseurs non médecins ? Pensez-vous qu’il soit possible d’y concilier rentabilité économique et éthique médicale ?
Pr Intissar Haddiya : L’évolution du secteur privé de la santé au Maroc depuis l’ouverture du capital à des investisseurs non médecins soulève, en effet, des questions complexes. Sur le terrain, on observe deux dynamiques simultanées. D’une part, l’arrivée de nouveaux investisseurs a permis, dans certaines structures, d’accélérer la modernisation des plateaux techniques, d’élargir l’offre de soins et d’introduire une culture de gestion qui peut contribuer à une meilleure organisation. Ce mouvement répond à une demande croissante de la population et accompagne les transformations du système de santé marocain. D’autre part, cette évolution rappelle l’importance de préserver l’équilibre entre logique économique et mission médicale. La santé demeure un bien social particulier, et la rentabilité ne peut se concevoir qu’à la lumière d’impératifs éthiques : équité, qualité des soins, respect du patient et intégrité professionnelle. C’est dans ce sens que le rôle du médecin, la régulation publique et les mécanismes d’assurance sont essentiels pour garantir l’objectif ultime, celui du service rendu au patient. Ainsi, il est possible de concilier performance économique et éthique médicale, mais cela exige une bonne gouvernance, un cadre réglementaire solide, et surtout une vision partagée où l’intérêt du patient demeure la priorité absolue.
F. N. H. : Le développement du secteur privé a-t-il contribué à améliorer la couverture sanitaire ou, au contraire, a accentué les inégalités d’accès aux soins ?
Pr I. H. : Le développement du secteur privé a indéniablement élargi l’offre de soins au Maroc, notamment dans les grandes villes, en apportant de nouvelles capacités, des plateaux techniques modernes et une plus grande diversité de services. Cela a contribué à réduire certains délais et à améliorer la prise en charge de nombreuses pathologies. Cependant, il faut reconnaître que la répartition géographique reste inégale. Dans certaines régions, l’accès demeure limité, ce qui peut renforcer un sentiment d’iniquité. Le véritable enjeu aujourd’hui n’est donc pas de choisir entre public et privé, mais de mieux articuler les deux pour que les progrès du privé puissent bénéficier à l’ensemble des citoyens, indépendamment de leur lieu de résidence ou de leur situation socioéconomique.
F. N. H. : Dans le contexte de la généralisation de l’Assurance maladie obligatoire (AMO), comment renforcer la complémentarité entre le public et le privé pour assurer une couverture réellement universelle et équitable ?
Pr I. H. : La généralisation de l’AMO offre une opportunité exceptionnelle pour repenser la complémentarité entre les secteurs public et privé. Pour y parvenir, plusieurs leviers sont possibles : • Harmoniser certains protocoles de prise en charge afin que le patient bénéficie d’une continuité et d’une qualité homogène. • Développer des mécanismes de coordination, notamment pour les maladies chroniques qui nécessitent un suivi longitudinal. • Encourager les partenariats public– privé dans les régions sous-dotées. • Renforcer le partage d’informations sanitaires, dans le respect du secret médical, afin de fluidifier le parcours patient. L’objectif final est de faire de l’AMO un vecteur d’équité, sans opposer les acteurs, mais en les rendant réellement complémentaires.
F. N. H. : La question de la transparence des tarifs et de la régulation des pratiques reste sensible. Quelles mesures pourraient, à votre avis, améliorer la confiance entre patients, médecins et établissements privés ?
Pr I. H. : La confiance des patients est essentielle pour tout système de santé. Pour la renforcer, plusieurs actions peuvent être envisagées. Il s’agit d’abord d’assurer une communication plus transparente sur les tarifs, en particulier pour les actes les plus courants, afin de réduire les zones d’ombre et les malentendus. Il est également nécessaire de mettre en place un cadre de régulation actualisé, élaboré en concertation avec les professionnels, ce qui permettrait d’harmoniser les pratiques et de garantir plus d’équité. La promotion de la qualité et des bonnes pratiques joue aussi un rôle central, notamment à travers l’accréditation des établissements et la réalisation d’audits réguliers. Enfin, la digitalisation des parcours de facturation offre une meilleure lisibilité et limite les incompréhensions, contribuant ainsi à une relation plus apaisée entre les différents acteurs. Ces mesures ne cherchent pas à être contraignantes; elles constituent plutôt un investissement dans la confiance, qui demeure la base de toute relation de soin.
F. N. H. : La digitalisation et les nouvelles technologies transforment la pratique médicale. Pensez-vous que le secteur privé marocain soit aujourd’hui un moteur d’innovation au service du patient ?
Pr I. H. : Le système de santé marocain, dans son ensemble, connaît aujourd’hui une dynamique d’évolution importante. Le secteur privé accompagne cette transformation en intégrant progressivement des outils de digitalisation, en adoptant de nouvelles technologies diagnostiques et en modernisant ses plateaux techniques. Cette modernisation est réelle et traduit une volonté partagée d’améliorer la qualité des soins. Cependant, pour devenir un moteur d’innovation à l’échelle nationale, il faudra : primo, renforcer la formation continue et stimuler la recherche clinique; secundo, encourager les partenariats avec les universités; tertio, diffuser l’innovation dans toutes les régions.
F. N. H. : Dans la néphrologie, quel regard portezvous sur la prise en charge des maladies rénales chroniques dans le secteur privé, notamment en matière d’accès à la dialyse et de continuité des soins ?
Pr I. H. : La prise en charge des maladies rénales chroniques dans le secteur privé s’est nettement structurée au cours des dernières années. L’accès à la dialyse s’est amélioré, notamment dans les zones urbaines, et plusieurs centres privés ont investi dans des équipements modernes et dans la formation des équipes. Cependant, la continuité du parcours de soins reste perfectible. La maladie rénale nécessite une coordination étroite entre le néphrologue et d’autres disciplines, en particulier la cardiologie, la chirurgie vasculaire, ainsi que les services hospitaliers pour la prise en charge des complications aiguës. La convergence des pratiques, l’harmonisation des protocoles et un meilleur partage d’information entre acteurs publics et privés constituent aujourd’hui des priorités pour garantir un suivi réellement intégré, et d’assurer au patient une prise en charge globale, cohérente et sécurisée.
F. N. H. : Quelle importance accorder à la formation initiale et continue dans le domaine médical, notamment pour garantir la qualité des soins et retenir les compétences au Maroc ?
Pr I. H. : La qualité des soins repose d’abord sur la qualité de la formation. La formation initiale doit être rigoureuse, ouverte sur les nouvelles technologies, et ancrée dans une pratique clinique supervisée. La formation continue est tout aussi indispensable, car les connaissances évoluent rapidement, dans tous les domaines de la pratique médicale, notamment avec l’avènement, entre autres, des applications de l’intelligence artificielle en santé. Retenir les compétences suppose aussi de valoriser les carrières, entre autres offrir des conditions de travail dignes, des perspectives d’évolution, et un environnement où le médecin se sent utile et reconnu. Investir dans le capital humain n’est pas un choix, c’est la condition pour assurer un système de santé performant et résilient.
F. N. H. : Le Maroc dispose-t-il du potentiel nécessaire pour se positionner comme destination de tourisme médical ? Quels sont les principaux enjeux éthiques et économiques liés à ce secteur ?
Pr I. H. : Le Maroc dispose d’atouts indéniables pour développer le tourisme médical, à savoir des compétences médicales reconnues, une proximité géographique stratégique avec l’Europe et les autres pays africains, une infrastructure hôtelière de qualité, ainsi que des coûts de soins relativement compétitifs. Tous ces éléments constituent une base solide. Cependant, pour que ce potentiel se transforme en véritable avantage compétitif, plusieurs conditions doivent être réunies. Il est essentiel de structurer une offre médicale claire, certifiée et alignée sur les standards internationaux, en termes de qualité des pratiques. Cela implique également de renforcer la régulation, l’accréditation des établissements, et la valorisation des compétences médicales à travers la formation continue et la spécialisation. Les enjeux éthiques et économiques sont majeurs. Sur le plan éthique, il est indispensable que le développement du tourisme médical soit compatible avec la mission première du système de santé, qui est de garantir un accès équitable aux soins pour la population locale. Sur le plan économique, le secteur pourrait constituer une opportunité de croissance et de création de valeur, à condition que les revenus générés soient réinvestis dans le système de santé, notamment dans les infrastructures, la formation et la recherche. Ainsi, le potentiel est réel, mais il doit s’accompagner d’une vision stratégique, d’une gouvernance rigoureuse et d’une approche centrée sur l’éthique, la qualité et la durabilité.
F. N. H. : En tant que médecin et professeure, comment imaginez-vous l’équilibre idéal entre médecine publique, privée et universitaire dans les années à venir ?
Pr I. H. : L’équilibre idéal est celui d’une complémentarité assumée. Le secteur public doit rester le pilier de l’accès équitable aux soins et de la prise en charge des pathologies lourdes. Le secteur privé, pour sa part, peut jouer un rôle essentiel dans la proximité et la réactivité. Les CHU et les facultés de médecine doivent continuer à être les lieux d’excellence scientifique, d’innovation, de formation et de recherche. L’avenir repose sur des passerelles solides, telles que la mobilité des praticiens, les projets de recherche communs, le partage d’expertise, et les systèmes de référence fluides. C’est cette synergie qui permettra au Maroc de répondre aux besoins croissants en santé.