Couverture, fracture territoriale, coût pour les ménages, infrastructures, cybersécurité, Direct-to-Cell…, Khalid Ziani, expert reconnu des télécommunications, livre une analyse sans concession des défis qui attendent encore le pays.
Propos recueillis par R. Mouhsine
Finances News Hebdo: Le Maroc vise une couverture 5G de 70 à 85% de la population en 2030. Cet objectif vous semble-t-il atteignable dans les conditions actuelles ?
Khalid Ziani : Atteindre 70 à 85% de couverture populationnelle est probable, car la 5G se concentrera naturellement sur les grandes villes et les zones à forte densité. Mais si l’on parle de couverture territoriale, c’est impossible avec l’organisation actuelle du secteur. Les zones peu densément peuplées représenteront toujours le talon d’Achille du réseau. Pour réellement accélérer, trois conditions sont indispensables : introduire des opérateurs d’infrastructures indépendants, décentraliser les décisions vers les régions et surtout augmenter le financement du Fonds de service universel, aujourd’hui très insuffisant.
F. N. H. : Vous évoquez souvent les inégalités territoriales. Comment éviter une 5G à deux vitesses ?
Kh. Z. : La solution est simple, mais encore absente au Maroc : rendre public et opérationnel un véritable Plan national du haut débit. Il doit fixer clairement l’ordre des priorités : d’abord les zones blanches, puis les zones grises - celles où seule la 2G ou une 3G très faible existe - qui représentent ensemble plus de 40% du territoire. Tant que cet ordre n’est pas respecté, la 5G restera avant tout urbaine. Le Maroc ne peut pas se permettre de laisser une partie du pays sans accès réel à la data. La fracture numérique est en train de devenir une fracture sociale.
F. N. H. : La majorité des Marocains utilise des cartes prépayées. La 5G entraînera-t-elle un surcoût ?
Kh. Z. : Oui, si rien ne change. Les utilisateurs auront l’impression que la 5G «consomme» plus, alors que c’est simplement la vitesse supérieure qui permet aux applications de télécharger davantage en arrière-plan. Les opérateurs ont augmenté les volumes de data sur les recharges, mais pas assez. Il aurait fallu quasiment doubler les dotations sur les recharges de 20, 30, 50 ou 100 dirhams. Si les forfaits data et les plafonds ne sont pas révisés, l’usage quotidien deviendra plus cher. Aujourd’hui, la 5G n’est pas neutre financièrement pour les prépayés.
F. N. H. : En termes de mutualisation, qu’est-ce qui manque au modèle marocain ?
Kh. Z. : Nous n’avons pas encore un acteur d’infrastructures neutre comparable aux modèles internationaux. Ce qui manque, c’est la migration réelle des services d’ingénierie et de déploiement des opérateurs vers cette entité commune. La mutualisation est pourtant la clé : elle divise pratiquement par deux les investissements, voire par trois si les trois opérateurs y adhèrent. La fibre optique le permet parfaitement. Tant que la mutualisation n’est pas totale, les coûts resteront élevés et le consommateur en paiera une partie.
F. N. H. : Dans quels secteurs la 5G aura-t-elle l’impact le plus rapide ?
Kh. Z. : Dans tous les domaines liés à l’Internet des objets (IoT). La 5G permet une latence très faible, indispensable aux capteurs, à l’automatisation industrielle, à la robotique, à la logistique intelligente. Dans les usines, elle permettra de piloter des chaînes de production en temps réel. Dans l’agriculture, elle transformera la gestion de l’eau ou des intrants. Dans la santé, la télémédecine deviendra réellement opérationnelle. La 5G est une rupture technologique profonde : elle crée un environnement où les objets, les machines et l’intelligence artificielle interagissent en continu.
F. N. H. : La cybersécurité suit-elle le rythme ?
Kh. Z. : Les compétences existent, mais le cadre légal reste insuffisamment précis. Le Maroc dispose d’acteurs solides comme la DGSSI, mais la sécurisation des infrastructures des opérateurs doit devenir une priorité nationale. Les backbones et les systèmes d’authentification des puces télécoms sont des cibles stratégiques. Une faille à ce niveau toucherait tout le pays. La 5G n’est pas seulement un réseau plus rapide : c’est un réseau plus exposé.
F. N. H. : Vous défendez l’idée que l’accès à Internet devrait devenir un droit constitutionnel. Pourquoi ?
Kh. Z. : Parce que l’accès à Internet conditionne désormais l’accès au savoir, à l’emploi, aux services publics, à la santé. Sans Internet, un citoyen est handicapé dans tous les domaines. Le Maroc doit faire évoluer son arsenal juridique, comme il l’a fait pour l’eau ou l’électricité. Si Internet devient un droit, l’État aura l’obligation de soutenir le financement des infrastructures, notamment dans les zones rurales, via le Fonds de service universel. Cela changerait complètement la philosophie du secteur.
F. N. H. : Le «Direct-to-Cell», qui permet de connecter les téléphones directement aux satellites, pourrait-il bouleverser le marché marocain ?
Kh. Z. : C’est la grande révolution qui arrive. Avec Starlink ou OneWeb, un smartphone pourra bientôt se connecter directement à un satellite, sans antenne terrestre. Ce sera comparable à l’arrivée des paraboles pour la télévision : une transformation fulgurante. Si les opérateurs ne s’adaptent pas, ils perdront une partie de leur chiffre d’affaires. D’où l’importance d’anticiper, de négocier avec ces acteurs pour installer des stations d’émission au Maroc afin de garder une partie de la valeur. Si le Maroc ne s’y prépare pas, d’autres le feront à sa place.