Porté par des performances qui dépassent déjà les objectifs de la feuille de route, le tourisme marocain entre dans une nouvelle phase de son développement. Pour Hamid Bentahar, président de la Confédération nationale du tourisme, le Royaume doit désormais accélérer les investissements, diversifier ses marchés émetteurs, attirer les meilleurs talents et miser sur des projets de plus grande envergure afin de consolider sa position parmi les destinations mondiales les plus attractives.
Finances News Hebdo : Quel message voulez-vous adresser aux investisseurs et aux développeurs internationaux qui regardent le Maroc en ce moment ?
Hamid Bentahar : Le Maroc est une terre d’opportunités pour l’industrie du voyage et de l’hospitalité, mais pas que. Grâce à la vision royale, nous remarquons une vraie expertise, une discipline d’exécution qui s’est développée. Un écosystème à la fois d’expérience en termes de financement, de conseils, d’opérateurs, de gestion, d’architecture, de design, etc. L’industrie du voyage et de l’hospitalité fédère beaucoup d’expertises très différentes qui vont de la phase conception, développement, architecture, design à l’aménagement et à l’exploitation. Il y a aujourd’hui au Maroc, grâce aux performances et à cette discipline, une demande de marché qui est en croissance permanente. Il existe une flexibilité opérationnelle parce que nous notons la manière, très disciplinée, très structurée, dont le gouvernement investit dans l’aérien, dans la promotion. Les investisseurs en général ont besoin de stabilité et il la trouve dans notre pays, parce que c’est la deuxième monarchie la plus ancienne au monde. Ce que veulent les investisseurs également, c’est une demande de marché qui soit importante et activée régulièrement. En tout cas, nous souhaitons passer un message : à savoir qu’il est temps de viser plus grand, plus haut, d’imaginer des projets avec un plus fort impact, de tailles plus importantes, à l’image des stades. Nous avons changé de dimension, avec les établissements hôteliers, nous devons en faire de même.
F. N. H. : Le Maroc a accueilli 19,8 millions de touristes en 2025, un record historique. Peut-on encore parler de feuille de route quand les objectifs sont dépassés avant terme ?
H. B. : Aujourd’hui, nous avons deux ans d’avance par rapport à la feuille de route. Nous avons prouvé à travers cette première feuille de route que la demande existe, l’envie du Maroc est là. Mais pour la convertir, il faut investir dans les avions, mettre en place des moyens de promotion pour aller acquérir des clients. Il faut construire ces nouvelles routes aériennes pour faire venir les touristes. Nous devons nous donner les moyens pour aller chercher les clients plus loin. Il faut savoir qu’aujourd’hui, la grosse part de notre tourisme vient de l’Europe. Nous devons donc diversifier notre offre. Il y a quelques connexions au niveau des États-Unis, mais c’est largement en dessous du potentiel. Car c’est quand ça marche qu’il faut semer les graines de la résilience et s’assurer de diversifier notre offre pour ne pas être dépendant d’un marché et d’une région. Beaucoup de personnes pensent que l’industrie du voyage et de l’hospitalité est une industrie fragile. C’est faux.
C’est la gestion que nous faisons de cette industrie qui peut la rendre fragile. Si nous investissons maintenant pour diversifier les routes, les marchés, le jour où il y a une crise dans une région du monde, nous aurons la possibilité de rebondir et d’avoir d’autres solutions. Notre dépendance de l’Europe est une opportunité. Nous avons misé sur la proximité et nous l’avons saisie. Il faut continuer à croître en Europe, mais multiplier aussi par dix les liaisons sur l’Amérique latine, l’Amérique du Nord, l’Asie. Deuxièmement, il faut imaginer des projets plus grands. Nous avons besoin de projets hôteliers d’une autre dimension, qui permettent d’attirer les meilleurs talents marocains, les ‘Achraf Hakimi’ du tourisme. Ils existent dans le monde, il suffit juste de les attirer. Pour pouvoir avoir les meilleurs joueurs dans le championnat national du tourisme, il faut former les meilleurs talents et les garder, parce que dans notre industrie, c’est vraiment ceux qui ont les meilleures équipes qui gagnent. En termes de bureaucratie, nous devons réduire les délais. Nous pouvons faire beaucoup mieux dans la rapidité de traitement des dossiers des investisseurs et dans la mise à disposition. Aussi, il existe certaines procédures qui ne sont pas forcément utiles et qui méritent d’être revues. Il faut absolument que nous œuvrions.
F. N. H. : La feuille de route touristique vise 200.000 emplois directs et place le capital humain au cœur de ses priorités. Mais la montée en gamme exige des profils de plus en plus qualifiés. La formation suit-elle ?
H. B. : Des efforts ont été faits au niveau de la formation. Dans la feuille de route, nous avons mis en place un certain nombre de programmes avec l’Office de la formation professionnelle et de la promotion du travail (OFPPT) pour développer les filières qui fonctionnent, comme à l’Institut supérieur international de tourisme (ISIT). D’ailleurs, nous devons multiplier des écoles de ce niveau dans toutes les régions du Maroc. Le tourisme est un domaine sur lequel nous devons capitaliser davantage, pas seulement en termes de formation, ni de montée en gamme, mais de montée en taille. Il est évident que la taille permet d’avoir les meilleurs talents et d’atteindre le meilleur encadrement qui nous permettra de former la nouvelle génération d’acteurs. Dans cette vision que nous défendons, nous avons besoin également d’autoriser des projets à usage mixte qui vont intégrer à la fois de l’immobilier touristique, de l’animation, de l’hôtellerie, du retail.
F. N. H. : Rabat opère une percée remarquable avec trois hôtels primés dans les Forbes Travel Guide 2026, et Fès s’impose comme destination phare de 2026 après un vaste programme de rénovation patrimoniale. Ces distinctions traduisent-elles une montée en gamme structurelle ?
H. B. : La pépite, c’est indéniablement Rabat et elle est bien lancée. Il y a tous les grands (Waldorf Astoria, Fairmont, Four Seasons) qui sont à Rabat ou veulent y être. La ville a juste besoin d’animation. À Fès, la ville détient le plus grand réservoir de croissance; c’est une opportunité pour tous les investisseurs. Elle va surprendre tout le monde dans le futur avec son potentiel exceptionnel. L’ouverture du Palais Jamaï va lui être bénéfique, puisqu’elle a besoin d’une locomotive. Si vous regardez bien les performances en termes d’occupation et de rentabilité des établissements qui sont bien gérés à Fès, il y a de quoi faire rêver beaucoup d’investisseurs qui sont dans d’autres destinations.
F. N. H. : Tanger, Rabat, Fès…, nous voyons des villes longtemps secondaires se transformer. Quel est le modèle de montée en gamme qui fonctionne ?
H. B. : Notre hôtellerie moyenne gamme est de très bonne qualité. Il y a aussi de la place au Maroc pour faire des 4 étoiles d’excellente qualité, du 5 étoiles et même du palace (ultra luxe). L’idée n’est pas de faire que du luxe, mais de diversifier notre offre pour répondre à tous les segments de voyageurs, pour que chacun puisse avoir le bon produit touristique. A la Confédération, nous considérons que la loi sur la résidence adossée, qui a été faite pour les 5 étoiles, devrait être ouverte aux 4 étoiles pour donner la possibilité aux investisseurs de développer des produits 4 étoiles avec du résidentiel immobilier adossé. Ce produit sera le plus adapté à la classe moyenne marocaine qui cherche des produits famille ou des appartements avec de l’animation. Nous estimons aussi qu’il existe un énorme réservoir de croissance à développer sur le produit 4 étoiles, le résidentiel adossé et l’animation, pour répondre à la fois aux besoins de la clientèle nationale, mais aussi la clientèle européenne, avec le segment famille.
F. N. H. : Le Maroc vise 26 millions de visiteurs à l’horizon 2030. Quelle est votre ligne rouge, le seuil à partir duquel la croissance en volume devient un problème plutôt qu’une victoire ?
H. B. : Au Maroc, nous sommes encore très loin. La France enregistre plus d’un touriste par habitant. L’Espagne reçoit un touriste et demi par habitant. La Grèce, 4 touristes, et la Croatie, 5 touristes par habitant. Des pays enregistrent même 10 touristes par habitant. Au Maroc, nous sommes encore loin du minimum qui est de 1 touriste par habitant. Aujourd’hui, nous sommes 40 millions de Marocains et nous visons à peine 26 millions de touristes à l’horizon 2030. La question est de bien gérer les flux parce que nous pouvons perdre un nombre de touristes sur une ou deux destinations. L’important est d’avoir une meilleure répartition des flux pour que cela soit agréable pour les habitants et aussi pour les visiteurs en termes d’expérience, et que la prospérité soit partagée avec les différentes régions.