Filière ovine et caprine : les défis d’une transformation en profondeur

Filière ovine et caprine : les défis d’une transformation en profondeur

Portée par les impératifs de performance et de durabilité, la filière ovine et caprine accélère sa mue dans un contexte marqué par les aléas climatiques. Le Dr Saïd Chatibi, Directeur général de l’Association nationale ovine et caprine (ANOC), revient sur les leviers d’action pour accompagner cette transition et structurer un élevage plus performant et durable.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Le SIAM 2026 met en avant la durabilité de la production animale au Maroc et la souveraineté alimentaire. Comment l’ANOC contribue-t-elle concrètement à ces objectifs ?

Dr Said Chatibi : L’ANOC participe au SIAM 2026 à travers des activités nombreuses et diversifiées. Elle assure d’abord l’exposition du patrimoine ovin et caprin au niveau du pôle élevage, à travers la mobilisation des meilleurs éleveurs de petits ruminants à l’échelle nationale pour chaque race. Cette année, nous aurons 110 éleveurs exposants et 430 têtes ovines et caprines réparties sur 26 races, dont 13 ovines et 13 caprines. L’Association assure également l’animation du pôle élevage pour la partie ovins et caprins, notamment à travers l’organisation de 15 concours nationaux dédiés aux principales races locales, ainsi que des activités de sensibilisation comme des quiz, tombolas et puzzles destinés au grand public et aux enfants afin de faire connaître les races et les métiers de l’élevage. Un stand institutionnel de l’ANOC est également mis en place, permettant d’accueillir les professionnels souhaitant s’informer sur nos activités ainsi que différents partenaires nationaux et internationaux intéressés par d’éventuelles collaborations.  Cette année, et compte tenu du thème du salon, l’ANOC participe également à de nombreux événements scientifiques tels que conférences, forums et tablesrondes afin d’enrichir la réflexion, de contribuer aux débats et d’apporter la vision des professionnels dans les orientations stratégiques du secteur.

 

F.N.H. : Face aux défis climatiques et à la rareté des ressources, quelles sont aujourd’hui les principales contraintes rencontrées par les éleveurs, et comment l’ANOC accompagnet-elle leur résilience ? 

S.C. : Les années de sécheresse que nous avons connues entre 2019 et 2025 ont profondément transformé les pratiques d’élevage. Les systèmes, auparavant dépendants des parcours naturels et des aléas climatiques, ont progressivement évolué vers des modèles basés sur l’élevage en bâtiment et l’achat d’aliments. Cette transition a entraîné une hausse significative des coûts de production, et par conséquent du prix pour le consommateur. Cette année, les précipitations exceptionnelles enregistrées devraient améliorer de manière significative la production des parcours, ce qui permettra par la suite de réduire les coûts de production des jeunes ovins et caprins nés en 2026.

 

F.N.H. : L’ANOC est reconnue pour ses programmes d’encadrement technique. Quelles innovations ou bonnes pratiques mettezvous en avant lors de cette édition du SIAM ?

S.C. : L’ANOC veille constamment à adapter ses activités et son programme d’encadrement en fonction des priorités nationales. Dans le cadre du programme de reconstitution du cheptel, l’Association a orienté son encadrement vers des techniques visant l’amélioration de la productivité numérique du cheptel. Cela passe notamment par la vulgarisation de systèmes de reproduction accélérés permettant d’obtenir trois naissances en deux ans, l’optimisation des performances reproductives afin d’améliorer la fertilité et la prolificité des troupeaux, ainsi que l’introduction de nouvelles technologies comme l’insémination artificielle, permettant d’accélérer la diffusion du progrès génétique et d’optimiser la reproduction.

F.N.H. : Quelle place occupent la génétique et l’amélioration des races dans votre stratégie pour concilier productivité et durabilité ? 

S.C. : L’amélioration génétique des races ovines et caprines, notamment des races locales, constitue le cœur du métier de l’ANOC et le pilier de sa stratégie.  Les programmes d’amélioration génétique, menés en étroite collaboration avec le ministère de l’Agriculture depuis les années 1980, ont abouti à des résultats remarquables en matière de préservation des races locales et d’amélioration de leurs performances dans leurs zones d’origine. Le Maroc est aujourd’hui reconnu comme un modèle à l’échelle internationale et une référence convoitée au niveau du continent africain dans ce domaine.

 

F.N.H. : Le SIAM constitue un espace privilégié d’échanges internationaux, notamment avec le Portugal, pays à l’honneur de cette 18ᵉ édition. Quelles perspectives de coopération et de partenariat envisagez-vous pour le développement de la filière ovine et caprine ?

S.C. : Nous travaillons activement avec la coopération internationale afin de faire évoluer notre activité et renforcer les compétences au service du secteur ovin et caprin. Ainsi, un partenariat a été conclu lors du SIAM 2025 avec des professionnels français, notamment la Chambre d’agriculture AuvergneRhône-Alpes et ROM Sélection, avec pour objectif d’améliorer la performance et la résilience des systèmes d’élevage ovins et caprins au Maroc. Les premières actions concrètes de ce partenariat seront mises en œuvre après le SIAM 2026, période durant laquelle nous finaliserons le plan d’action. Par ailleurs, un financement d’environ 20 millions de dirhams a été obtenu dans le cadre d’un projet avec la coopération allemande (KfW-IFE), visant l’extension de l’Institut de formation aux métiers de l’élevage. Il s’agit d’un établissement public spécialisé dans la filière ovine et caprine, géré par l’ANOC dans le cadre d’un partenariat public-privé. Cet institut assure la formation des jeunes aux métiers de l’élevage et contribue à la montée en compétence du secteur.

 

F.N.H. : Après plusieurs années de sécheresse, atténuées par des précipitations plus favorables cette saison, comment évaluez-vous l’état actuel de la filière ovine et caprine, notamment à l’approche de l’Aïd Al-Adha ?

S.C. : Selon les résultats du dernier recensement réalisé entre juillet et août 2025, le cheptel ovin et caprin national s’élève à 30,6 millions de têtes, ce qui constitue un record historique. Habituellement, ce chiffre fluctue entre 25 et 26 millions de têtes, et c’est la première fois que nous dépassons la barre des 30 millions. Cela traduit une bonne santé du cheptel national et une reconstitution rapide, soutenue par les mesures exceptionnelles prises par l’État, notamment les décisions liées à la fête du sacrifice en 2025, ainsi que par la capacité de résilience des races locales face aux crises. Les résultats de ce recensement laissent ainsi présager une offre importante et suffisante pour l’Aïd Al-Adha cette année.

 

F.N.H. : Dans un contexte de mutation profonde du secteur agricole et d’exigences accrues en matière de durabilité, quelle vision stratégique portez-vous pour l’avenir de la filière et comment l’ANOC accompagne-t-elle cette transformation ?

S.C. : Les crises que notre secteur a traversées au cours des six dernières années nous ont permis de tirer de nombreux enseignements stratégiques. Il est aujourd’hui évident que l’on ne peut plus produire des ovins et des caprins comme auparavant. L’élevage de demain ne devra rien laisser au hasard. Pour être rentable, il devra être pointu et efficace à tous les niveaux techniques, notamment la reproduction, l’alimentation, la génétique, la gestion des naissances, la santé animale et l’hygiène des bâtiments d’élevage. Sur le plan économique, le troupeau devra être géré comme une entreprise, avec une logique de maximisation de la productivité, de réduction des pertes et de rationalisation des dépenses. Cela passe nécessairement par l’amélioration de la maîtrise technique des éleveurs, la formation, l’encadrement et la professionnalisation de l’activité d’élevage. La souveraineté alimentaire repose également sur la valorisation des races locales, souvent les plus résistantes aux crises et aux chocs climatiques. Cela a été démontré de manière spectaculaire au cours des six dernières années. Le Maroc devra ainsi consolider les acquis des programmes d’amélioration génétique des ovins et caprins et en tirer des enseignements pour la filière bovine. Et compte tenu des avancées scientifiques en matière de sélection génétique, l’ANOC a récemment engagé, en partenariat avec des organismes de recherche nationaux et internationaux, des travaux d’expérimentation sur la sélection génomique. Cette technique, basée sur le séquençage de l’ADN et les marqueurs génétiques, permettra une amélioration plus rapide, plus précise et plus efficace des ovins et des caprins. Elle permettra également d’intégrer des critères tels que la résistance aux maladies et la rusticité. 

 

 

 

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