Après avoir dressé un diagnostic sévère mais nuancé de la distribution du médicament au Maroc, le Conseil de la concurrence avance une série de recommandations destinées à corriger les déséquilibres d’un secteur à la fois stratégique, très réglementé et économiquement fragilisé.
Ces propositions visent à rendre le système plus équitable, plus fluide et plus durable, au bénéfice de l’ensemble des acteurs : industriels, grossistes-répartiteurs, pharmaciens d’officine, organismes d’assurance maladie et patients.
Les recommandations s’articulent autour de trois grands axes : l’assouplissement du cadre réglementaire d’accès au marché, l’amélioration du fonctionnement de la distribution en gros, et la refonte du modèle économique de la distribution au détail.
Recommandations transversales
Le Conseil plaide d’abord pour une modernisation du cadre réglementaire, jugé insuffisamment adapté aux mutations du secteur. Il recommande d’actualiser la loi 17-04 afin de mieux définir les droits et obligations des acteurs, de renforcer la traçabilité des circuits et de limiter les pratiques informelles.
Il appelle aussi à revoir le système de fixation des prix, afin de mieux concilier accessibilité des médicaments, viabilité des distributeurs et soutien à la production locale.
Dans cette logique, il préconise un mode de rémunération hybride pour les grossistes-répartiteurs, mêlant marge proportionnelle et forfait fixe par unité distribuée, ainsi qu’un système mixte pour les officines, associant marge commerciale et honoraires de dispensation.
Une attention particulière devrait être accordée aux médicaments coûteux, dont les conditions actuelles de rémunération ne couvrent pas suffisamment les charges de distribution.
Le Conseil recommande également d’alléger certaines révisions systématiques de prix, notamment pour les médicaments à très faible prix fabricant hors taxe, et de réduire la périodicité de révision des prix de cinq à trois ans. Il propose aussi de libéraliser les prix des médicaments non remboursables dits “de confort”.
Par ailleurs, il juge nécessaire de réviser certains textes anciens devenus inadaptés, comme le Dahir de 1922 sur les substances vénéneuses, et d’accélérer l’adoption des textes d’application encore en attente, notamment ceux liés à la réforme de la gouvernance de la profession pharmaceutique.
Gouvernance, accès au marché et digitalisation
Sur le plan institutionnel, le Conseil insiste sur la nécessité de renforcer la coordination entre les différents acteurs publics et privés, en particulier à travers l’opérationnalisation effective des nouvelles instances comme l’AMMPS et la HAS.
Il recommande aussi de systématiser l’examen conjoint des demandes d’AMM et de remboursement, afin de réduire les délais d’accès aux médicaments.
L’accès au marché doit également être amélioré. Les délais d’obtention d’une AMM, estimés en moyenne entre deux et trois ans, sont jugés trop longs.
Le Conseil propose donc de simplifier les procédures et d’autoriser le dépôt anticipé des dossiers de génériques durant la dernière année de protection des données cliniques, afin d’accélérer leur arrivée sur le marché.
Le Conseil estime en outre que la digitalisation de la chaîne de distribution doit devenir une priorité. Elle permettrait de mieux suivre les stocks, prévenir les ruptures, contrôler les prix, améliorer la traçabilité et renforcer la transparence du marché.
Cette transformation devrait inclure la sérialisation des médicaments, la création de plateformes de suivi et l’interconnexion des systèmes d’enregistrement et de remboursement.
Enfin, le Conseil recommande de faciliter l’accès au financement, notamment via la création d’un fonds de garantie dédié aux officines et aux grossistes-répartiteurs. Ce dispositif soutiendrait les investissements liés à la digitalisation, à la logistique, au respect des obligations de stock et au renforcement de la trésorerie.
Distribution en gros
Le Conseil rappelle que les grossistes-répartiteurs assurent environ 95% de l’approvisionnement des officines et jouent donc un rôle central dans la disponibilité des médicaments.
Pourtant, leur modèle économique est fragilisé par la faiblesse des marges réglementées, fixées à 11% du PFHT pour les médicaments des tranches 1 et 2 et à 2% pour les tranches 3 et 4, alors même que leurs charges logistiques ont augmenté d’environ 36% entre 2020 et 2024.
La rentabilité du secteur est préoccupante : selon les données du GPDP pour 2023, seuls 22% des EPGR affichaient une rentabilité égale ou supérieure à 1%, tandis que 21 % enregistraient des pertes ou une rentabilité inférieure à 0,15%.
Le Conseil recommande donc un système de rémunération mixte plus adapté aux réalités économiques, ainsi qu’une revalorisation des marges sur les médicaments coûteux.
Il appelle aussi à une régulation plus équitable des délais de paiement. Les grossistes règlent souvent leurs fournisseurs en 45 à 60 jours, parfois 90 jours, tandis que les officines paient fréquemment au-delà de 100 jours.
Cette asymétrie pèse lourdement sur leur trésorerie. Leur ratio d’endettement atteint en moyenne 9,5, et près de 40% de leurs charges financières sont liées aux retards de paiement des officines.
Le taux moyen d’impayés supporté par les grossistes s’élève à 18%. Le Conseil recommande donc d’élargir progressivement le champ d’application de la loi 69-21 aux officines réalisant moins de 2 millions de dirhams de chiffre d’affaires annuel.
Distribution au détail
Le Conseil considère que les pharmacies d’officine, premier point de contact entre le citoyen et le système de santé, souffrent d’un modèle économique fragilisé. Il recommande d’abord de revoir les critères d’implantation des pharmacies, au-delà de la seule règle des 300 mètres, en tenant compte notamment de la densité de population, de la zone de chalandise et du temps d’accès à l’officine la plus proche.
Il propose aussi d’assouplir, de manière encadrée, les horaires d’ouverture afin d’améliorer l’accès effectif aux médicaments et de renforcer la rentabilité des officines.
S’agissant de la rémunération, le Conseil estime que le modèle actuel, trop dépendant du prix du médicament, n’est plus soutenable.
La tranche T1 (PFHT inférieur ou égal à 166 dirhams) représente à elle seule près de 99% du volume des ventes et environ 80% de leur valeur, ce qui montre à quel point l’activité des officines repose sur des médicaments à faible marge.
En théorie, les marges brutes varient entre 47% et 57% du PFHT, mais une fois les charges déduites, la marge nette réelle ne dépasse généralement pas 8 à 10%.
Le Conseil recommande donc un mode de rémunération mixte, combinant marge commerciale et honoraires de dispensation, afin de valoriser l’acte pharmaceutique indépendamment du prix du médicament.
Dans le même esprit, il préconise d’élargir progressivement les missions du pharmacien d’officine. Celui-ci pourrait intervenir davantage dans les tests rapides, la vaccination, le suivi des maladies chroniques, le conseil personnalisé, la prévention et l’orientation des patients. L’objectif est de faire du pharmacien un véritable acteur de santé publique de proximité.
Le Conseil recommande aussi, à terme et sous conditions, l’instauration du droit de substitution, afin de permettre aux pharmaciens de remplacer certains médicaments par leurs génériques équivalents, dans un cadre réglementaire strict, pour améliorer la continuité des traitements, réduire les coûts et mieux gérer les ruptures de stock.
Encadrement des cliniques privées et restructuration du réseau officinal
Le Conseil souhaite également mieux encadrer la dispensation des médicaments dans les cliniques privées, en la réservant aux cas d’urgence et aux patients hospitalisés, afin d’éviter les contournements du circuit officinal et de préserver la complémentarité entre établissements de soins et pharmacies.
Enfin, il appelle à une restructuration encadrée du tissu officinal. Le réseau reste très fragmenté et dominé par des structures individuelles, ce qui freine la mutualisation, l’investissement et l’intégration des jeunes diplômés.
Or, seule environ 10% des officines atteignent les seuils de chiffre d’affaires imposant l’embauche de pharmaciens assistants, ce qui limite fortement les débouchés salariaux.
Le contraste avec l’international est marqué. Le Maroc compte environ un pharmacien par pharmacie, contre 3,7 en France, 5 en Italie, 5,6 au Portugal et 2,2 en Tunisie.
Le Conseil estime donc nécessaire d’encourager des formes de regroupement entre officines, qu’elles soient capitalistiques ou non, afin de mutualiser les fonctions support, améliorer la gestion, renforcer les capacités d’investissement et offrir de nouveaux parcours professionnels aux jeunes pharmaciens.
Cette restructuration devrait toutefois s’accompagner de garde-fous pour préserver l’indépendance du pharmacien, éviter une concentration excessive et maintenir un maillage territorial équilibré.