Du détroit d’Ormuz aux marchés mondiaux de l’énergie, le conflit au Moyen-Orient dépasse largement le cadre régional. Mais dans quelle mesure une telle crise peut-elle affecter l’économie marocaine ? L’économiste Najib Akesbi décrypte les principaux canaux de transmission de ce choc, les vulnérabilités qu’il révèle et les enseignements que le Royaume devrait en tirer.
Propos recueillis par M. A. L.
Finances News Hebdo : D’emblée, on pourrait considérer que cette crise est éloignée du Maroc. Mais est-ce réellement le cas ? Dans quelle mesure l’économie marocaine est-elle exposée à cette crise ?
Najib Akesbi : Un premier constat s’impose : depuis une trentaine d’années, l’économie marocaine s’est fortement insérée dans l’économie mondiale. Un indicateur l’illustre clairement : le taux d’ouverture de l’économie, c’est-à-dire le rapport entre le commerce extérieur et le PIB. Inférieur à 50% dans les années 1980 et au début des années 1990, il dépasse aujourd’hui 90%. En 2024, il s’établissait à 92% après avoir atteint 101% en 2022, dans le contexte du choc provoqué par la guerre en Ukraine. Le Maroc est également lié à une soixantaine de pays par des accords de libre-échange. Cette insertion concerne les échanges de biens et de services, les flux de personnes à travers le tourisme et les Marocains du monde, mais aussi les flux de capitaux, qu’il s’agisse des investissements directs étrangers, des investissements marocains à l’étranger ou encore du financement par la dette. Dès lors, il est évident que l’économie marocaine est fortement insérée dans l’économie mondiale et qu’elle est, de ce fait, inévitablement concernée par les crises qui affectent cette dernière. Les effets peuvent être directs ou indirects, mais ils sont réels. Une crise de cette ampleur, même lorsqu’elle se déroule loin de nos frontières, finit toujours par se transmettre à une économie aussi ouverte que la nôtre.
F. N. H. : Par quels mécanismes cette crise peut-elle se transmettre à l'économie nationale, en termes de croissance, d'inflation, de finances publiques ou encore de commerce extérieur ?
N. A. : Nous avons déjà observé ce type de phénomène lors de crises précédentes. À mon sens, il existe quatre principaux canaux de transmission d’un choc international vers l’économie marocaine. Le premier est le commerce extérieur, à travers les importations mais aussi les exportations. Le Maroc demeure fortement dépendant des importations énergétiques et alimentaires. Toute hausse des cours mondiaux se répercute donc directement sur l’économie nationale. À l’inverse, lorsque la demande mondiale ralentit, nos exportations peuvent également en subir les conséquences. Le deuxième canal est celui du tourisme. Une crise prolongée ou une aggravation des tensions internationales peut finir par affecter les flux touristiques vers le Maroc. Le troisième concerne les transferts des Marocains résidant à l’étranger. Leur évolution est plus difficile à anticiper, car elle dépend non seulement de la conjoncture économique dans les pays d’accueil, mais aussi de mécanismes de solidarité familiale qui ont montré leur résilience lors de précédentes crises. Il est donc difficile d’anticiper leur évolution avec certitude. Enfin, le quatrième canal est celui des flux de capitaux et du financement. Il englobe les investissements directs étrangers, les investissements marocains à l’étranger ainsi que les conditions de financement sur les marchés internationaux. Une dégradation du contexte mondial peut affecter ces flux et renchérir le coût de l’endettement.
Ce sont essentiellement ces quatre canaux qui transmettent les effets d’une crise internationale à l’économie marocaine. Ces différents canaux ont des répercussions sur la croissance, l’inflation, les finances publiques et le commerce extérieur. S’agissant de la croissance, le Maroc reste soumis à deux moteurs principaux : la campagne agricole et la demande externe. La bonne tenue de la campagne agricole constitue aujourd’hui un facteur de soutien important. En revanche, un ralentissement durable de l’économie mondiale pourrait peser sur la demande adressée aux exportations marocaines et réduire le rythme de croissance. Il ne s’agirait pas nécessairement d’un bouleversement majeur, mais plutôt d’un frein susceptible de limiter les performances attendues. Concernant l’inflation, l’impact est généralement rapide. Dans un premier temps, il s’agit essentiellement d’une inflation importée par les coûts, liée à la hausse des prix de l’énergie et des produits alimentaires importés. À ce stade, je ne constate pas encore d’emballement comparable à celui observé après le déclenchement de la guerre en Ukraine, notamment sur les marchés du blé, du sucre ou des huiles végétales. Mais si la crise devait durer ou s’intensifier, les tensions sur les prix pourraient s’accentuer. Il existe également des effets plus différés. Je pense notamment aux engrais.
Le Maroc exporte des engrais mais reste dépendant, pour leur fabrication, de matières premières comme le soufre et l’ammoniac, dont une part importante provient des pays du Golfe. Une hausse de leurs coûts ou des difficultés d’approvisionnement pourraient renchérir les prix des engrais, avec des répercussions ultérieures sur les coûts de production agricole et, à terme, sur les prix alimentaires. Les finances publiques constituent un autre point de vigilance. Lorsque les prix internationaux de l’énergie augmentent fortement, l’État est amené à absorber une partie du choc. C’est le cas à travers le soutien au gaz butane, mais aussi à travers l’électricité. L’ONEE ne répercute pas intégralement la hausse des coûts énergétiques sur les factures des ménages. Si cette hausse n’est pas supportée par les consommateurs, elle doit nécessairement être prise en charge ailleurs, ce qui représente un coût important pour les finances publiques. Les dépenses de soutien au gaz butane se chiffrent déjà en milliards de dirhams et augmentent mécaniquement lorsque les cours mondiaux s’envolent. Certes, la hausse des prix de l’énergie peut également générer des recettes fiscales supplémentaires, notamment à travers la TVA appliquée aux produits énergétiques. Mais, globalement, le solde reste négatif : les dépenses engagées pour amortir le choc dépassent généralement les recettes additionnelles perçues par l’État. Enfin, sur le plan du commerce extérieur, il est raisonnable de s’attendre à une dégradation des équilibres. La hausse de la facture énergétique et des importations stratégiques tend à creuser le déficit commercial et à détériorer le taux de couverture. Si la crise se prolonge, cette pression pourrait encore s'accentuer.
F. N. H. : Quels secteurs de l'économie marocaine vous paraissent les plus exposés à une aggravation des tensions dans la région ?
N. A. : Les secteurs les plus exposés sont logiquement ceux qui se trouvent au contact direct des principaux canaux de transmission de la crise. En premier lieu, il faut citer les activités fortement dépendantes de l’énergie. C’est le cas du transport, des industries lourdes ou encore de certaines branches industrielles dont les coûts de production sont particulièrement sensibles à l’évolution des prix de l’énergie. L’agriculture intensive figure également parmi les secteurs les plus vulnérables. Elle dépend largement des engrais, dont une partie importante des composants, notamment le soufre et l’ammoniac, est importée. Toute perturbation des approvisionnements ou toute hausse des coûts se répercute directement sur les charges de production. Plus largement, les secteurs tournés vers l’exportation peuvent également être affectés par un ralentissement de la demande mondiale. Dans un contexte de crise prolongée, la contraction des marchés extérieurs finit par peser sur l’activité économique. En réalité, les secteurs les plus exposés sont ceux qui se trouvent en première ligne face aux effets de la hausse des coûts énergétiques, aux tensions sur les approvisionnements internationaux et au ralentissement des échanges mondiaux.
F. N. H. : La crise actuelle met-elle en lumière certaines fragilités structurelles de l'économie marocaine, notamment sur le plan énergétique ?
N. A. : Oui, incontestablement. Cette crise met en lumière plusieurs fragilités structurelles de l’économie marocaine, à commencer par sa dépendance énergétique. Le Maroc continue d’importer plus de 90% de ses besoins en énergie et demeure, de ce fait, particulièrement exposé aux chocs géopolitiques qui affectent les marchés internationaux. Mais la principale faiblesse révélée par cette crise est, selon moi, l’absence de capacités nationales de raffinage. Dans le passé, lorsque les cours du pétrole s’envolaient, le Maroc pouvait bénéficier de conditions d’approvisionnement avantageuses auprès de certains pays producteurs et raffiner localement le brut importé. Aujourd’hui, cette possibilité n’existe plus. Avec l’arrêt de la Samir, nous sommes devenus dépendants du marché des produits raffinés, qui est à la fois plus coûteux et plus contraint que celui du pétrole brut. Il faut bien comprendre que le Maroc n’est plus réellement confronté au marché du brut, mais à celui du raffiné.
Or, les prix des produits raffinés sont nettement plus élevés et intègrent toute la valeur ajoutée du raffinage, une valeur que nous produisions auparavant localement et que nous sommes désormais contraints de payer à l’étranger. Cela accroît considérablement notre vulnérabilité. Cette crise pose également la question de la gouvernance du secteur énergétique. Lorsque l’énergie devient un enjeu géopolitique majeur, il est difficile de considérer qu’elle relève uniquement des mécanismes du marché. Nous parlons ici d’intérêts stratégiques nationaux, qui nécessitent une vision d’ensemble et une capacité d’anticipation que les opérateurs privés, dont la logique est naturellement celle de la rentabilité, ne peuvent assumer seuls. Enfin, cette crise invite aussi à s’interroger sur les résultats obtenus en matière de transition énergétique. Cela fait plus d’une décennie que le Maroc investit massivement dans les énergies renouvelables. Pourtant, chaque crise énergétique nous rappelle le même constat : notre dépendance aux énergies fossiles demeure extrêmement élevée. Les progrès réalisés restent insuffisants pour réduire significativement notre exposition aux chocs extérieurs. La première leçon à tirer de cette crise est donc claire : le Maroc doit renforcer sa souveraineté énergétique, retrouver des capacités de stockage et de valorisation, et se doter d’une véritable vision et stratégie nationale lui permettant d’affronter des crises qui risquent de devenir de plus en plus fréquentes.
F. N. H. : Puisque nous parlons de leçons, quels seraient, selon vous, les enseignements que le Maroc devrait tirer de cette crise pour renforcer sa résilience économique face aux chocs géopolitiques ?
N. A. : Cette crise rappelle d'abord l'importance de disposer d'outils permettant au pays de mieux maîtriser sa politique énergétique. La question des capacités nationales de raffinage ne peut plus être éludée. L'arrêt de la Samir a privé le Maroc d'un instrument stratégique qui lui permettait non seulement de créer de la valeur localement, mais aussi de disposer de marges de manœuvre plus importantes en matière d'approvisionnement. Une réflexion sérieuse sur les capacités de raffinage, de stockage et de sécurisation des approvisionnements énergétiques s'impose. La deuxième leçon concerne les énergies renouvelables. Malgré les investissements engagés depuis plusieurs années, les résultats restent en deçà des attentes. Chaque crise énergétique rappelle que la dépendance du Maroc aux énergies fossiles demeure très élevée. Il est donc nécessaire d'accélérer cette transition en levant les obstacles qui freinent encore le développement de certaines filières et en créant les conditions permettant une utilisation plus large de ces énergies dans l'économie nationale. Enfin, cette crise montre que certaines questions stratégiques ne peuvent être abordées uniquement sous l'angle du marché. Lorsqu'il s'agit d'énergie, de sécurité des approvisionnements ou de résilience économique, l'État doit disposer d'une vision de long terme et être en mesure de défendre l'intérêt national face à des risques géopolitiques devenus une composante durable de l'économie mondiale. Au fond, la véritable leçon de cette crise est que la résilience ne se construit pas dans l'urgence. Elle se prépare à travers des choix stratégiques cohérents, une anticipation des risques et une réduction progressive des dépendances les plus critiques.