Conjoncture économique: «Le plus important est de ne pas sacrifier l’investissement public»

Conjoncture économique: «Le plus important est de ne pas sacrifier l’investissement public»

Il faut se focaliser sur le monde rural et les régions défavorisées où les déficits sociaux sont très importants.

Le renforcement du stock stratégique de pétrole et de blé est nécessaire pour faire face aux différents aléas.

Entretien avec Mohamed Amrani, économiste et professeur universitaire.

 

Propos recueillis par C. Jaidani

Finances News Hebdo :Après le confinement, le Maroc a été confronté au défi de la reprise économique. Mais la sécheresse et une conjoncture économique internationale défavorable ont affaibli l'effort de relance. Quelle est votre analyse ?

Mohamed Amrani : Effectivement, le Maroc s'attendait à une croissance soutenue durant les deux ans post Covid, voire même la troisième année. Mais des contraintes majeures comme celles que vous avez citées, en l'occurrence la sécheresse et la guerre en Ukraine, ont perturbé sérieusement la relance, surtout que plusieurs activités n'ont pas repris totalement leur niveau normal. On note également des effets pervers sur les équilibres macroéconomiques. Le déficit public s'est alourdi ainsi que l'inflation. Le niveau du chômage est toujours à un seuil inquiétant. Le renchérissement du coût de la vie a suscité une grogne sociale et a élargi les inégalités et la pauvreté. Pour le moment, le gouvernement active des mesures de soutien et d’accompagnement aux secteurs les plus impactés comme le transport. Les finances publiques pourraient-elles supporter de telles charges sur une longue période ? La ministre de l’Economie et des Finances était claire à ce sujet. Elle a affirmé que l’Etat n’a pas assez de marges de manœuvre.

Des arbitrages devront se faire pour s'en sortir avec le moindre d'effets collatéraux. Le plus important est de ne pas sacrifier l’investissement public, qui est un véritable moteur de croissance et un simulateur pour de nombreuses entreprises. Il est question aussi de ne pas alourdir l’endettement. Par le passé, un tel scénario engendrait des répercussions néfastes sur le long terme et des dysfonctionnements difficiles à surmonter. Toutefois, force est de constater que l’économie nationale a bénéficié de certains atouts. Plusieurs secteurs ont pu atteindre leurs vitesses de croisière plus vite que prévu, notamment les métiers mondiaux du Maroc, les phosphates, le BTP. La situation aurait pu être meilleure si l'agriculture et le tourisme, deux secteurs phares de l'économie nationale, tournaient à un rythme normal.

 

F.N.H. : Ne pensez-vous pas qu'au moment des crises il faut lancer les réformes, les programmes stratégiques et les chantiers structurants ?

M. A. : La crise peut servir de catalyseur pour les réformes et les changements stratégiques. Historiquement, et partout dans le monde, toutes les crises ont été suivies par de nouvelles orientations plus innovantes parfois plus audacieuses. La crise de 1929 a bouleversé la pensée économique et a impulsé une nouvelle doctrine. Au Maroc, la pandémie a accéléré beaucoup de chantiers qui, par le passé, traînaient dans les agendas des différents gouvernements. Je peux citer celui de l’assurance maladie qui est mis sur les rails. Le système de distribution des aides directes à la population démunie a pris beaucoup de retard. Il permettra de réduire quelque peu les inégalités sociales et sera un outil efficace pour lutter contre la déperdition scolaire, car l’aide accordée doit être liée à la poursuite des études et le respect de certains éléments pour favoriser le développement humain. Il faut se focaliser sur le monde rural et les régions défavorisées où les déficits sociaux sont très importants.

 

F.N.H. : Qu’en est-il du nouveau modèle de développement ?

M. A. : Le programme du gouvernement comporte la mise en œuvre du nouveau plan de développement (NMD). Plusieurs ministres de ce cabinet ont siégé à la commission de Chakib Benmoussa pour l’élaborer. Ils connaissent parfaitement les dossiers et les chantiers sur lesquels ils doivent travailler. La commission travaille sur la base des acquis que le pays a cumulés durant les 23 ans du nouveau règne, comme les grandes réformes institutionnelles ou sectorielles. L’Etat devrait déployer les moyens nécessaires pour la réalisation des axes stratégiques afin de garantir aux citoyens le plein et égal exercice de leurs droits fondamentaux économiques, sociaux, culturels et environnementaux, au même titre que leurs droits civils et politiques. Il est question aussi de garantir une offre de soins de santé de qualité couvrant l’ensemble du territoire et profitant à tous les citoyens. Il s’agit également de sécuriser leurs droits à une justice probe, fiable et protectrice de la dignité, des libertés et des droits fondamentaux des justiciables. Le NMD préconise d’assurer le droit aux citoyens à un service de transport collectif étendu, sûr et de qualité, de garantir l’accès à un logement décent et un cadre de vie digne et d’ériger l’accès à la culture et aux sports en causes prioritaires, en investissant dans les infrastructures, les équipements et la valorisation des talents.

 

F.N.H. : Les projections fixées par les institutions nationales et internationales sont-elles réalistes et réalisables ?

M. A. : Nous traversons une conjoncture très difficile marquée par beaucoup d'incertitudes. Effectivement, tous les organismes marocains concernés par les prévisions, notamment le ministère des Finances, Bank Al-Maghrib et le haut- commissariat au Plan (HCP) ont été à plusieurs reprises contraints de réviser leurs hypothèses, le plus souvent à la baisse. C'est le cas aussi des institutions internationales comme la Banque mondiale et le FMI. Cette révision constante des projections impose de recouper les modèles utilisés dans de pareilles circonstances avec d'autres éléments déterminants pour pouvoir arriver à des chiffres proches de la réalité. Depuis le déclenchement de la crise sanitaire qui s'est traduite par une crise économique dans un environnement international flou, nous avons constaté que les prévisions sont devenues très fluctuantes par manque de visibilité.

 

F.N.H. : Qu’en est-il de l’inflation ?

M. A. : Si l’on se réfère aux chiffres officiels, l’inflation au Maroc se situe aux alentours de 5%. Elle est nettement inférieure à ce qui existe dans d’autres pays. La moyenne mondiale tourne autour de 9%. Elle est deux fois supérieure par rapport à l’année dernière. Elle s’établit à 7,8% aux États-Unis et 7,2% dans la zone Euro qui sont nos grands partenaires. Le trend haussier de l’inflation a commencé juste après la pandémie et il s’est accentué avec la guerre en Ukraine. Il devrait se poursuivre tant que les tensions géostratégiques sont maintenues dans une région réputée comme principale productrice des produits pétroliers et alimentaires. Ce conflit a infligé un choc majeur aux marchés des produits de base, perturbant les structures mondiales du commerce, de la production et de la consommation d'une manière qui devrait maintenir les prix à des niveaux élevés dans les mois à venir, voire l’année prochaine. Selon les données relatives au marché mondial des produits de base, le blé et le pétrole sont actuellement tous deux environ 65% plus chers qu'il y a un an. Les prix des autres céréales sont également en hausse. Pour les pays importateurs, ces hausses de prix constituent un obstacle important à la croissance économique et aux moyens de subsistance, et peuvent susciter des tensions sociales et politiques. Net importateur des hydrocarbures et des produits alimentaires, notamment les céréales, le Maroc a été directement impacté. L’inflation est nourrie par ces facteurs exogènes.

 

F.N.H. : Quelles sont les marges de manœuvre du Maroc pour absorber le choc ?

M. A. : Le plus important est d’assurer un stock stratégique avec des quantités suffisantes pour répondre à la demande. Que ce soit pour les produits pétroliers ou les céréales, il faut renforcer les réserves, diversifier ses fournisseurs et bien négocier les contrats pour faire face aux différents aléas. Pour le pétrole, il faut trouver une solution à la Samir. Notre pays a besoin d’un raffineur national. Les hydrocarbures sont achetés au prix fort dans le marché international. Si la Samir était opérationnelle, notre pays aurait pu épargner le coût du raffinage qui est estimé entre 10 et 20% du prix du carburant, sans compter les avoir en devises, les emplois créés et les effets d’entraînement générés sur plusieurs activités. La Samir avait également un rôle important en matière de stockage et de stabilisation des prix.

 

 

 

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