Compléments alimentaires: radioscopie d’un marché anarchique

Compléments alimentaires: radioscopie d’un marché anarchique

De vieille date, les pharmaciens d’officine appellent à la réglementation du marché marocain des compléments alimentaires, dont la consommation est montée en flèche au cours de ces dernières années.

Soumis en novembre dernier aux pharmaciens pour avis, le projet de loi relatif aux compléments alimentaires s’éternise au niveau du ministère de la Santé.

 

Par M. Ait Ouaanna

 

En l’espace d’une poignée d’années, la consommation des compléments alimentaires s’est accrue de manière spectaculaire au Maroc. Cette tendance s’est imposée de manière très marquée pendant la pandémie du Covid-19 où la ruée vers ces produits fut impressionnante, à tel point que les stocks se sont épuisés en un rien de temps, particulièrement en ce qui concerne la vitamine C et le zinc.

En plus d’être consommés pour combattre la fatigue et renforcer le système immunitaire, les compléments alimentaires sont aujourd’hui utilisés à toutes les sauces : affiner la silhouette, favoriser le sommeil, éviter le stress et l'anxiété, booster la peau et les cheveux ou encore pour alléger les inconforts liés à la grossesse. Mais l’étincelle qui met le feu aux poudres, c’est que ces produits sont vendus par tout le monde, n’importe qui et n’importe comment.

 

Une vente non structurée

En effet, la pandémie a donné plus d’ampleur à la vente non contrôlée des compléments alimentaires, notamment sur Internet. Une situation qui a des répercussions négatives de part et d’autre. D’abord, la commercialisation des compléments alimentaires par le biais de ces circuits en dehors des clous permet aux consommateurs de les obtenir sans avis médical, ce qui pourrait entraîner un risque de surdosage. «Le marché des compléments alimentaires regorge de différents types de ces produits, notamment ceux destinés aux sportifs ainsi qu’aux personnes en déficience alimentaire. Parfois, certains consommateurs les utilisent par snobisme, d'où le risque de surdosage. Ce marché est anarchique et n'est point encadré légalement. Les compléments alimentaires sont vendus partout au Maroc et ne subissent aucun contrôle de salubrité et de qualité. Pire, le web a ouvert d'autres espaces à travers lesquels les consommateurs s'en procurent sans savoir qu'ils risquent gros», déplore Bouazza Kherrati, président de la Fédération marocaine des droits du consommateur (FMDC).

D’un autre côté, cette situation force les consommateurs à se retrouver avec un trou béant dans leur porte-monnaie, puisque dans la plupart des cas, ces vendeurs informels pratiquent des tarifs exorbitants. Un exemple des plus frappants  : pendant la pandémie, une boite de vitamine C qui coûte au niveau des pharmacies 15,30 dirhams, était proposée sur les réseaux sociaux à des prix allant jusqu’à 300 dirhams. Profitant de l'ignorance des gens, ces marchands de l’ombre se permettent de tirer les prix à la hausse sous prétexte que leurs produits proviennent de l’étranger.

 

La réglementation : Une urgence pressante

Bien conscients des risques liés à cette situation, les professionnels du secteur pharmaceutique revendiquent depuis belle lurette la réglementation de la production, la commercialisation ainsi que l’importation des compléments alimentaires. «Aujourd’hui, il est plus que jamais nécessaire d’encadrer la distribution des compléments alimentaires. Ces produits sont en effet très prisés et sont souvent vendus de manière anarchique, notamment sur Internet. Il est impératif que les autorités sanitaires réglementent ce marché le plus rapidement possible. Ces produits peuvent avoir des effets secondaires et des interactions négatives avec certains médicaments. Ainsi, la mise en place d’une réglementation stricte et de normes de qualité et de sécurité est donc indispensable pour assurer la sécurité et la protection des consommateurs», insiste Fatema, pharmacienne à Casablanca.

Même son de cloche chez Abdelmajid Belaïche, expert en industrie pharmaceutique et membre de la Société marocaine de l’économie des produits de santé, qui souligne l’impérativité d’assurer l'authenticité ainsi que la traçabilité des compléments alimentaires. «La réglementation concernant l’encadrement des compléments alimentaires est considérée aujourd’hui comme une urgence en raison de l’importance qu’ont pris ces produits au niveau du marché national, et dont une partie non négligeable est introduite au Maroc, sans autorisation préalable et sans contrôle de la qualité. Cette situation soulève des questions sur l’origine de ces produits et leur composition. Logiquement, la traçabilité de ces produits doit être assurée ainsi que leur qualité et leur sécurité. D'où l’urgence d’encadrer la commercialisation et en amont leur production ou leur importation, à travers une réglementation spécifique. Et ce, à l’instar des médicaments et des consommables, des dispositifs et des équipements médicaux, en vue de protéger la santé des utilisateurs de ces produits», précise-t-il.

 

Le suspense règne

Suite aux revendications exprimées en masse par les professionnels du secteur, le ministère de la Santé et de la Protection sociale a fini par élaborer une première mouture du projet de loi relatif aux compléments alimentaires. Début novembre 2022, cette dernière a été transmise aux pharmaciens d’officine pour avis, avec un délai de dix jours. Après cela, le projet de loi a été retourné au ministère avec les amendements proposés. Et depuis, silence radio. Selon l’expert en industrie pharmaceutique, ce blocage est dû essentiellement au départ de Bouchra Meddah qui était à la tête de la Direction du médicament et de la pharmacie (DMP).

«Les pharmaciens, à travers leurs différentes instances, ont effectivement répondu, dans les délais, à ce projet de loi et ont émis certaines remarques ou réserves. Malheureusement, la directrice du médicament et de la pharmacie, le Pr. Bouchra Meddah, qui a élaboré et porté ce projet, a démissionné peu de temps après», révèle-t-il. Et de poursuivre, qu’afin de reprendre ce projet de loi et le mener à son terme, il faut attendre l’opérationnalisation de l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé (AMMPS) qui a remplacé la DMP. Pour ce qui est du contenu de ce texte, Abdelmajid Belaïche fait savoir que ce projet de loi met l’accent sur plusieurs questions, notamment celle liée aux modalités d’enregistrement de ces produits par les unités industrielles ainsi que les importateurs.

«Ce texte est assez complet et couvre les différentes étapes, depuis l’importation ou la fabrication jusqu’à la délivrance par le pharmacien sur prescription ou sur conseil. Plusieurs éléments importants sont à retenir, dont l’obligation d’avoir une autorisation préalable pour créer un établissement fabricant ou importateur des compléments alimentaires. Aussi, ledit projet de loi prévoit des inspections de ces établissements par l’autorité gouvernementale chargée de la santé. Ainsi, les conditions de fabrication ou de stockage seront soumises à un contrôle strict. De même, il sera interdit de commercialiser un complément alimentaire avant d’obtenir une autorisation préalable. De la sorte, tout manquement à ces dispositions exposerait les responsables des établissements mis en cause à de lourdes sanctions», expliquet-il.

Effectivement, ce projet de loi prévoit, dans son article 33, une amende de 20.000 à 90.000 dirhams pour tout responsable d’un établissement de fabrication, d’importation, d’exportation et de distribution des compléments alimentaires, n’ayant pas procédé, préalablement à l’exercice de ses activités, à une déclaration auprès de l’autorité gouvernementale chargée de la santé. Ce même article dispose qu’il est puni d’une amende de 40.000 à 120.000 dirhams, tout responsable d’un établissement de fabrication, d’importation ou d’un établissement grossiste répartiteur des compléments alimentaires, qui met sur le marché un complément alimentaire sans avoir procédé au préalable à son enregistrement.

«Cette loi contient un certain nombre de dispositions similaires à celles relatives aux médicaments, telles que l’obligation de signaler tout effet indésirable de ces produits à l’autorité gouvernementale chargée de la santé ou le rappel des produits en cas de problème, sans oublier que l’étiquetage ou la publicité des compléments ne pourra plus faire des allégations thérapeutiques telles que la prévention ou le traitement de maladies. L’objectif des différentes dispositions de ce projet de loi est de protéger la santé des citoyens», indique Belaïche.

 

Monopole officinal

En ce qui concerne les amendements proposés par les pharmaciens, ces derniers ont surtout porté sur la nécessité d’accorder à ces professionnels l’exclusivité de vente des compléments alimentaires. «Les pharmaciens ont surtout apporté des précisions relatives aux circuits de commercialisation des compléments alimentaires et au fait que la délivrance de ces produits ne peut être faite que par des pharmaciens, soit sur prescription, soit sur conseil. Il est clair qu’une fois appliquée, cette loi aboutira à la disparition des circuits informels qui, en introduisant des compléments dont la sécurité n’est pas garantie, mettent en danger la santé, voire la vie des patients», souligne Abdelmajid Belaïche. Faute d’une réglementation stricte des compléments alimentaires, les premiers à pâtir de cette situation sont les consommateurs.

«Le projet de loi est toujours en gestation et cela va dans le sens contraire de la protection du consommateur. En l’absence d’une loi, les produits sont sous la tutelle du ministère de l’Agriculture, du ministère de la Santé et de l’ONSSA et, en tant que fédération qui milite pour les droits du consommateur, nous déplorons l'inexistence d'une instance nationale dédiée au contrôle, à l'instar de l’agence américaine Food and Drug Administration - FDA», fustige Bouazza Kherrati. Il appelle également à la réglementation des lieux de vente ainsi qu’à l’instauration de sanctions à l’égard des responsables d’une «publicité mensongère sur les bienfaits injustifiés de ces produits».

 

 

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