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Précis d’ingratitude

Précis d’ingratitude

«Il y a des services si grands qu’on ne peut les payer que par l’ingratitude», avait un jour écrit, comme un testament, Alexandre Dumas. C’est si vrai, si percutant, si indéniable que face à l’ingratitude, nous avons parfois le vertige. Cette nausée de celui qui a mal digéré la petitesse humaine et qui en a la tête qui tourne. Comme dans le commerce des humains, tout se monnaye, la règle est l’ingratitude. Celle-ci est toujours couplée à la mesquinerie, premier cercle de l’hypocrisie, qui en compte un nombre infini de cercles, alors que l’enfer selon Dante n’en compte que neuf. Dans ce même esprit, le même Alexandre Dumas, qui en connaît un large rayon sur la nature humaine, précise ceci : «Donnez de l'argent, n'en prêtez pas. Donner ne fait que des ingrats, prêter fait des ennemis». C’est dire que le bon geste est très souvent défiguré par la noirceur de la nature humaine. Celui à qui l’on tend la main peut la mordre. Chez nous, il y a une parole ancienne qui dit : «Je lui donne une datte à déguster, il me donne un charbon brûlant». 

Dans ce va-et-vient entre le bien et son contraire, il faut garder à l’esprit qu’il est heureux celui qui donne. Il peut même aller jusqu’à remercier celui qui reçoit. Et il ne faut jamais attendre de retour. Un don animé par l’envie de la réciproque n’en est pas un. C’est comme le compliment, certains en font parce qu’ils veulent qu’on leur en fasse. C’est exactement cela la fausseté et l’esprit du calcul. Celui qui donne, parce qu’il a le cœur généreux n’attend ni merci ni un retour sur investissement. Il donne parce qu’il sait le faire, parce que c’est un élan du cœur, parce qu’il a l’âme généreuse et ouverte, même face à l’hypocrisie, ce qu’il y a de pire chez les humains. Car, il ne faut pas s’y tromper : toutes les tares des hommes sont une chose, mais l’hypocrisie est la pire des espèces. Dans ce sens, faisons comme Jean de La Fontaine quand il dit : «S'il fallait condamner tous les ingrats qui sont au monde, à qui pourrait-on pardonner ?» Quand on y pense sérieusement, le pardon, qui est le plus noble des dons, ne devrait jamais s’appliquer à l’hypocrite ni à l’ingrat. On peut détourner le regard. On peut mépriser de penser à celui qui ne mérite aucun égard ni patience de notre part. Mais le pardon ne devrait jamais être souillé dans le commerce des âmes viles. «Il y a trois sortes d'ingrats : ceux qui oublient le bienfait, ceux qui le font payer, et ceux qui s'en vengent», précise Santiago Ramon y Cajal.

Oui. C’est aussi implacable que cela. Quand tu fais du bien à quelqu’un, prépare-toi au mieux à l’oubli de ton geste. Au pire, à ce qu’on te fasse payer ta générosité en te faisant du mal pour ton bien. N’avez-vous pas remarqué dans votre entourage, parmi vos connaissances, ces individus qui deviennent vos pires ennemis juste parce que vous leur avez rendu un fier service ! N’avez-vous pas vécu cette aberration de voir que la personne que vous avez aidée, que vous avez soutenue, pour laquelle vous avez pris des coups dans le dos, est la première à vous calomnier, à inventer le pire sur vous et à vouloir vous clouer au pilori ! Un proverbe arabe nous rappelle ceci : «Un chien reconnaissant vaut mieux qu’un homme ingrat». Et les Arabes en savent un long chapitre sur l’ingratitude, l’hypocrisie, la fausseté, la mesquinerie, le mensonge gratuit, la délation, la diffamation et la trahison. Fiodor Dostoïevski, ce fin psychologue, avait coutume de dire à ses proches : «Je crois que la meilleure définition de l'homme serait : créature à deux pieds et ingrate». Relisez toute l’œuvre de cet immense penseur, de «Crime et châtiment» à «Souvenirs de la maison des morts» en passant par «Les Frères Karamazov, «L’Idiot», «Les Possédés», «Le joueur»… etc., vous verrez toute une ménagerie d’ingrats et d’hypocrites qui pullulent dans les univers complexes de l’auteur russe. Cupidité, noirceur des âmes, lâcheté, dissimulation, inclination à la bassesse sous toutes ses variations, avec l’ingratitude comme socle de la misère des hommes. Comme l’écrivait Félix Lope de Vega : «L'ingrat écrit le bien dans l'eau et le mal dans la pierre». Il a besoin de la graver dans l’inoxydable pour aiguiser sa vengeance d’avoir été faible, d’avoir un jour accepté votre aide, d’avoir été votre obligé, de son point de vue, car, encore une fois, celui qui a le cœur léger donne et oublie ce qu’il a donné. Victor Hugo ajoute ceci de très juste : «On est toujours ingrat pour le don du nécessaire, jamais pour le don du superflu. On en veut à qui vous donne le pain quotidien, on est reconnaissant à qui vous donne une parure». Et encore ! La majorité vous en voudra pour la parure offerte et pour le pain consommé. Cette fausseté glisse très vite vers une forme aiguë de jalousie. L’ingrat se demande toujours pourquoi on lui fait du bien ? Il sait qu’il ne le mérite d’aucune façon. Alors, il trouve suspect la main tendue. Et il décide de la couper. Dans la société des hommes, le bon est toujours suspecté. Le mauvais, non. Pire, l’ingrat trouve des justificatifs à sa trahison, alors que celui qui ouvre la main se demande souvent si c’est assez comme don. 

Marc Aurèle disait : «Dès l'aurore, dis-toi d'avance : je vais rencontrer un indiscret, un ingrat, un insolent, un fourbe, un envieux, un égoïste». Combien de vos journées ont été émaillées par cette faune ingrate ! Ça court le macadam. Ça se multiplie. Ça monte au mur, comme la vermine, selon Arthur Rimbaud. Il est clair que dans cette existence, personne ne peut porter la peine ni le calvaire de l’autre. Mais on peut marcher à côté de ceux que nous aimons et les aider à porter leurs fardeaux jusqu’en haut des montagnes. Certains en font une ligne de conduite. D’autres un devoir noble. Quand d’autres se demandent pourquoi tant de bien en essayant de répondre à cette équation pourtant si simple; il faut garder à l’esprit ceci : croire quelque chose ou en douter sont deux positions de l’esprit qui n’engagent à rien. Les deux postures dispensent de la nécessité de réfléchir. Surtout chez l’ingrat, pour qui il est toujours vérifié que le meilleur remède à ses propres maux est le malheur d’autrui. «La jalousie est un monstre qui s’engendre lui-même et naît de ses propres entrailles», écrivait William Shakespeare. Et quand l’ingratitude se nourrit à l’aune de la jalousie, il faut éviter ce type d’individus, capable du pire, parce qu’ils sont redevables du bien.

 

 

Abdelhak Najib
Écrivain-journaliste

 

 

 

 

 

 

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