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Cinéma: «Reines s’inscrit dans une tradition de road movies pour la plupart américains»

Cinéma: «Reines s’inscrit dans une tradition de road movies pour la plupart américains»

Le film «Reines», réalisé par Yasmine Benkiran, est accessible au grand public depuis le 17 mai dans les salles de cinéma du Royaume.

Salué par la critique, ce film vise à offrir de nouvelles représentations de la femme au cinéma. Il réunit à l'écran trois actrices, avec Nisrine Erradi en tête, qui embarquent les spectateurs dans une aventure à bord d'un camion, traversant Casablanca jusqu'à Tan-Tan… La réalisatrice dit tout !

 

Par R. K. Houdaïfa

Finances News Hebdo : Comment l’idée de Reines est-elle venue ?

Yasmine Benkiran : Au tout début de l’écriture, il y avait l’image prégnante de femmes au volant d’un camion - un désir de proposer d’autres représentations de femmes marocaines - et la volonté de réaliser un film en darija qui prenne ses distances avec le réel. J’ai grandi à Rabat avec l’impression d’avoir eu comme choix, d’une part, des films où les étrangers vivaient des aventures extraordinaires, et d’autre part, des drames sociaux où les Arabes avaient des problèmes. Comme si parce que nous étions Marocaines, nous n’avions pas le droit au romanesque, à la science-fiction, à l’aventure, au fantastique : à la fiction avec un grand F. Faire «Reines», c’était réaliser le film qui m’avait manqué.

 

F.N.H. : Comment définiriez-vous le genre du film ?

Y. B. : J'ai écrit «Reines» avec la volonté de mettre au centre le plaisir de spectateur. Quand je dis plaisir, ça n’est pas forcément agréable, ça peut être douloureux. J’aime être surprise au cinéma et je n’aime pas l’idée de se cantonner à une émotion, comme je n’aime pas l’idée de se cantonner à un genre. «Reines» est protéiforme. Il commence comme un film ludique puis bifurque vers le drame, en passant par l’action et le fantastique. S’il fallait le définir, je dirais que c’est un conte d’aventure. Ce qui est sûr, c’est que le genre m’intéresse particulièrement, car comme les contes ou les mythes et légendes, il permet, en s’éloignant du réel, de manier les symboles et de proposer de nouveaux motifs, de nouvelles représentations. Je crois que le cinéma ainsi que toutes les formes de récit participent à fabriquer un imaginaire collectif qui forge la société. Pour citer la philosophe Teresa de Lauretes «Représenter le genre, c’est le construire». Je suis convaincue que nous devons aujourd’hui proposer de nouveaux récits pour façonner un imaginaire plus inclusif.

 

F.N.H. : Quelle est la place des hommes dans «Reines» ?

Y. B. : Retravailler les représentations des femmes dans la fiction va de pair avec celle de retravailler celles des hommes, comme on dit, celles de la masculinité. Dans «Reines», il y a les personnages à la masculinité toxique comme Karim ou Ismaël, il y a l’oncle Hamid, plus complexe, aimant, mais qui joue le jeu du système et il y a les personnages positifs, ceux qu’on aime : Nabil, vieux flic tendre et cynique qui va évoluer auprès de sa collègue Batoul comme elle va évoluer auprès de lui. Le personnage de Samir, quant à lui, joue sur l’archétype de l’autostoppeur sexy (le Brad Pitt voleur de Thelma et Louise). Pour ce rôle, j’avais la volonté de m’éloigner de la figure du «Bad boy» viril. Samir est un vrai gentil : je voulais injecter de la douceur dans le sexy.

 

F.N.H. : Pour vous, qui est Aïcha Kandisha, cinquième personnage féminin du film ?

Y. B. : Aïcha Kandisha est une figure mythologique. Une femme très belle aux sabots de chèvre (ou de chameau selon les versions). En fonction des régions et des familles, la légende diffère : Kandisha vivrait au bord d’une rivière ou de l’océan, elle s’attaquerait aux hommes ou aux enfants, elle serait ogresse ou fantôme d’une opposante à l’occupation portugaise. Chez moi, on racontait qu’elle surprenait les enfants qui se hasardaient la nuit sur la plage et qu’elle les faisait disparaître. Ce qui m’intéresse chez Aïcha Kandisha, c’est d’une part, son ancrage très fort dans la culture populaire, et d’autre part, sa dimension subversive. J’aime l’idée de la réinventer, de réécrire son histoire pour en faire le récit fondateur du film. Se réapproprier Kandisha et en faire un symbole de la révolte féminine comme les Européennes se sont réappropriées la figure de la sorcière. Dans «Reines», Kandisha devient la reine des djinns et le mythe déborde sur le réel pour aider Inès, une adulte en devenir, à se construire.

 

F.N.H. : Pour ce premier film, qui plus est un road movie, quel a été le plus grand défi ?

Y. B. : Nous avons tourné avec un vieux camion Berliet de près de 15 tonnes sur des décors situés parfois à sept heures de route les uns des autres : entre Casablanca, la montagne, le désert et l’océan. Un tournage majoritairement en extérieur avec une météo capricieuse : dans le sud, la brume était parfois si épaisse qu’on ne voyait rien à un mètre. Et nous n’avions que 5 semaines de tournage. Disons que pour un premier film… la tâche n’était pas simple. Tourner en camion a été une vraie difficulté : la première fois que nous avons tourné avec le Berliet, Nisrine Benchara était au volant, Pierre, le chef opérateur à côté d’elle et le reste de l’équipe dans la remorque. Mais le camion faisait un vacarme inouï et au premier coup de frein toute l’équipe a valdingué avec le matériel. On a dû repenser le dispositif... Tourner dans un espace aussi restreint qu’une cabine de camion offre très peu de liberté, et il a fallu être inventif. Une partie des scènes a été tournée en studio pour plus de souplesse.

 

F.N.H. : Le camion est presque un personnage du film. Comment l’avez-vous choisi ?

Y. B. : Qui a voyagé au Maroc a rencontré des camions. Massifs, brinquebalants, tagués de message de «Bonne route» ou «Far West», ils gravissent les montagnes et semblent défier toute loi de la gravité. Enfant, j’ai beaucoup voyagé au Maroc, notamment avec ma mère, et j’ai passé du temps sur la route avec ces camions qui m’ont tour à tour effrayée et fascinée. Choisir le camion a donc été un moment passionnant. Dès qu’on prenait la route, je photographiais les camions qui m’intéressaient. La créativité des chauffeurs qui décorent leur véhicule est inouïe. C’est drôle, kitch et joyeux. Chaque camion ressemble à son chauffeur : c’est un peu leur seconde maison. Mon choix s’est vite arrêté sur le Berliet grande masse qui semble surgir d’une autre époque et qui est en train de disparaître. Dans le film, il y a trois véhicules : un camion Berliet, une Mercedes 240 et une R12. Trois véhicules iconiques des routes marocaines et qui sont en train de disparaître. Ça m’amusait de jouer avec cette imagerie vintage et pop qu’on retrouve aussi dans d’autres motifs du film : les paraboles, les chewing-gums, le cahier magique d’Inès (cahier «le jaguar» qu’on avait tous dans les années 90). L’idée était de partir d’éléments populaires de la culture marocaine pour créer une iconographie ludique qui soit propre au film.

 

F.N.H. : Comment le casting pour trouver le trio principal s’est-il passé ?

Y. B. : Pour le personnage d’Inès, j’avais en tête les grands yeux tristes d’Ana Torrent dans «Cria Cuervos» et «L’esprit de la ruche». J’ai montré une photo au directeur de casting. La deuxième vidéo qu’il m’a fait parvenir était celle de Rayhan, une petite fille de 10 ans qui avait répondu à une annonce sur Facebook. Rayhan avait dans le regard la profondeur que je cherchais. J’ai immédiatement été séduite. Je savais qu’Inès, c’était elle, et je ne me suis pas trompée. Mais entre le moment où j’ai rencontré Rayhan et le moment où nous avons tourné, deux ans s’étaient passés… J’ai donc légèrement réécrit le personnage d’Inès pour qu’il grandisse avec son interprète. Pour le personnage d’Asma, ça a été plus long. Je cherchais un physique androgyne, et gracile : j’aimais le contraste d’une petite silhouette au volant d’un véhicule massif. Le personnage d’Asma est mutique, je cherchais donc une présence forte. Lorsque j’ai vu Nisrine Benchara pour la première fois, ça a été une évidence. Elle pouvait à la fois être dure et extrêmement fragile. Elle tenait l’image avec intensité. C’était exactement ce que je voulais. Pour Zineb, le travail de casting a été plus long. La rencontre avec Nisrine Erradi s’est faite sur un malentendu. Nisrine est d’abord arrivée pour le rôle d’Asma. Ce n’était évidemment pas pour elle. Mais elle avait une impertinence dans le regard qui me plaisait beaucoup. J’ai senti en elle un immense potentiel. Je lui ai proposé d’essayer le rôle de Zineb. On a beaucoup discuté et travaillé. Je lui ai fait regarder «Vol au dessus d’un nid de coucou» pour le personnage de Mc Murphy interprété par Jack Nicholson : imprévisible, toujours sur le fil, prêt à exploser à chaque instant. Nisrine a très vite compris le personnage de Zineb. Je crois qu’au fond, elle lui ressemble un peu. Et l’interprétation qu’elle a proposée, allait au-delà de mes attentes. C’était un vrai défi : Zineb est le personnage qui insuffle au film son énergie et celui qui donne aux scènes leur tempo. Contrairement à Rayhan et Nisrine Benchara, Nisrine Erradi a une grande expérience de plateau. Elle a été d’une très grande générosité. J’ai beaucoup de chance d’avoir pu travailler avec elle.

 

F.N.H. : Qu’est-ce qui lie Zineb, Inès et Asma ?

Y. B. : Zineb est un personnage complexe. Elle est insolente, violente et terriblement attachante. Elle est sa pire ennemie. Zineb et Asma n’ont rien en commun. Mais l’énergie subversive de Zineb est contagieuse et à son contact, Asma va se libérer de ses carcans. Mais c’est surtout le sort d’Inès, qui va rapprocher les deux femmes. Je vois le trio comme une famille inespérée. Comme un salut auquel personne ne s’attendait. J’aime l’idée qu’on puisse se réinventer une famille. Au début du film, seule de son côté, chacune est bancale. Ensemble, loin de tout, dans les montagnes, elles trouvent ensemble une harmonie.

 

F.N.H. : Quelles sont les valeurs qui vous ont accompagnée pendant l’écriture ?

Y. B. : La liberté, la puissance de l’imaginaire et la désobéissance. Pour moi, il n’y a pas d’apprentissage sans désobéissance. Il faut toujours questionner la conformité morale. Cultiver un esprit critique et une pensée autonome. Dans certaines réalités, désobéir devient un devoir. «Reines» est un film où chaque personnage reprend le contrôle de son destin et redevient sujet. Le film interroge différentes figures féminines d’une époque non révolue : rester sagement obéissante dans une effigie de vierge pure ou bien s’émanciper en connaissant une certaine forme d’opprobre ? C’est le choix que va devoir faire Asma. Un choix qui se fait dans l’urgence et qui la fait basculer de l’autre côté. Cette émancipation a un prix : elle fait d’Asma un hors-la-loi.

 

F.N.H. : Quelles ont été vos inspirations pour écrire le film ?

Y. B. : «Reines» s’inscrit dans une tradition de road movies pour la plupart américains. Ça n’est pas un hasard si les road movies sont souvent des récits centrés sur la notion de liberté : au volant, seuls dans des paysages immenses, le sentiment de liberté est palpable. Et ça n’est pas un hasard non plus si ce genre a fleuri dans les années 70’s (Wanda; Easy rider; Point limite zero; Macadam à deux voies; La balade sauvage; Sugarland express). Motif repris dans les années 90’s par, bien sûr, Thelma et Louise (1991) ou encore «Un monde parfait» (1993). «Reines» s’inscrit dans cette continuité et s’amuse avec les codes et les archétypes du genre dans un second degré assumé (braquage, barrage de police, échanges de coups de feu, course-poursuite, rencontre avec un autostoppeur, etc.). Outre ces références les plus évidentes, je citerais le «labyrinthe de pan» pour la puissance de l’imaginaire qui déborde sur le réel et le travail de Kusturica qui arrive à allier onirisme, humour et romanesque avec virtuosité.

 

F.N.H. : Comment avez-vous pensé l’image du film ?

Y. B. : Le chef opérateur de Reines est Pierre Aim. Pierre a une filmographie très éclectique (il a signé l’image de films aussi différents que «La haine» ou «Polisse»). J’avais beaucoup aimé son travail sur le «Caire confidential», caméra à l’épaule mais stable, peaux chaudes et moites, nuits jaunes qui me rappelaient celles de mon enfance. Le format scope anamorphique s’est immédiatement imposé. D’abord, car il ancrait le film dans le western et dans la fiction, mais aussi parce qu’il permettait aux trois personnages d’exister dans le cadre sur un décor aussi étroit qu’une cabine de camion. Le film est coloré, et nous n’avons pas hésité à saturer et contraster en étalonnage. C’était une volonté affichée de ma part. En intérieur, nous avons beaucoup travaillé sur le jaune et le vert, sans se soucier du réalisme : le film commence dans une prison verte. Mais la majorité du film est tournée en extérieur, en lumière naturelle. Et il a fallu nous adapter. Par exemple, la scène de danse était prévue dans un crépuscule chaud. Au final, nous avons eu de la brume et la lumière était très froide. Aujourd’hui, je suis très contente du côté irréel que donne le bleu à cette scène. Le film a imposé sa lumière.

 

F.N.H. : Comment en êtes-vous venue à travailler avec Jozef Van Wissem qui a composé la musique du film ?

Y. B. : C’est par la musique que je suis arrivée au cinéma. Je ne viens pas d’une famille particulièrement cinéphile; en revanche, nous sommes très mélomanes et tout le monde joue d’un instrument de musique. C’est en écoutant des B.O que je suis arrivée au cinéma. Ry Cooder m’a amenée à «Paris Texas», Sakamoto à «Un thé au Sahara» et Goran Bregovic au «Temps des gitans». J’écris en musique, et il était très important pour moi d’avoir la couleur de la musique du film avant le tournage. Pour «Reines», j’avais en tête la musique entêtante de Jozef Van Wissem dans les rues de Tanger filmées par Jim Jarmush dans «Only lovers left alive». Un son lyrique rock, avec une dimension onirique et la tonalité presque orientale que propose le luth. Jozef a immédiatement accepté de faire le film. Il a proposé plusieurs mélodies en amont du tournage sur lesquelles j’ai réécrit le film : la tonalité était trouvée. En montage, nous avons mis du temps à trouver le thème du conte de Kandisha. Il fallait un thème qui soit lyrique, mélancolique et magique. Nous avons longuement discuté et Jozef m’a dit : en fait, ce qu’il faut, c’est du Satie. Et ça a marché.

 

F.N.H. : Votre film a fait sa première en clôture de la semaine de la critique à la Mostra de Venise le 9 septembre 2022 et a reçu un très bel accueil au festival de Marrakech en novembre. Que représente pour vous la sortie du film au Maroc ?

Y. B. : Mostra internationale du cinéma de Venise est le plus vieux festival de cinéma du monde. Y montrer mon premier film était un moment aussi excitant que stressant. Le film a été très bien accueilli. C’était très émouvant. Depuis septembre, Reines n’arrête pas de tourner en festivals dans le monde. Plus d’une vingtaine de festivals : Venise, Marrakech, puis… de la Turquie à la Suède ,en passant par l’Allemagne ou l’Inde où il a fait 3 festivals. Je reçois des messages enthousiastes de spectateurs indiens, c’est très touchant. La sortie marocaine, (ndlr) c’est la rencontre du film avec son public premier, le public pour lequel le film a d’abord été pensé. 

 

 

 

 

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