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Arts plastiques : «Je peins les émotions et j’accompagne les transformations»

Arts plastiques : «Je peins les émotions et j’accompagne les transformations»

Dans un univers coloré, Asmaâ Ryad puise dans la mémoire du Maroc, la figure féminine et la nature pour «donner forme à l’invisible». Dirigeante et artiste-peintre, elle fait dialoguer accompagnement et création autour du ressenti. Une démarche illustrée notamment par une œuvre consacrée au Malhoun, acquise par le Musée de la Poste de Rabat et choisie pour devenir un timbre. Rencontre.

 

Propos recueillis par Ibtissam Z.

Finances News Hebdo : Vous êtes à la fois dirigeante, coach, consultante et artistepeintre. Comment ces deux univers, «accompagnement et création», se nourrissentils ?

Asmaâ Ryad : Je ne les ai jamais vraiment vécus comme deux univers séparés. Dans l’accompagnement comme dans la peinture, je m’intéresse à ce qui ne se montre pas immédiatement, à savoir une émotion retenue, une tension, une aspiration, une part de soi qui cherche à émerger. Mon expérience de dirigeante m’a appris à regarder la réalité dans ce qu’elle a de plus concret, notamment les décisions, les responsabilités, les transformations humaines et organisationnelles. Le coaching m’a appris à écouter autrement, à poser les questions qui permettent à chacun de trouver sa propre réponse. La peinture, elle, me permet d’exprimer ce qui échappe parfois aux mots. Dans les deux cas, je ne cherche pas à imposer une direction. J’accompagne une forme qui est déjà là, mais qui demande à apparaître. Je pourrais résumer ce lien ainsi  : je peins les émotions et j’accompagne les transformations.

 

F. N. H. : À travers vos toiles, quelle vision du Maroc souhaitez-vous raconter et quelle empreinte souhaitezvous laisser dans le regard de ceux qui les découvrent ?

A. R. : Je ne cherche pas à peindre un Maroc de carte postale. Je souhaite raconter un Maroc intérieur : celui des présences, des gestes transmis, des maisons anciennes, des étoffes, des visages de femmes, des conversations autour d’une table et de cette lumière si particulière qui se pose sur nos paysages. Notre mémoire n’est pas seulement constituée de grands événements. Elle habite aussi des détails très simples : une porte entrouverte, une couleur sur un mur, une silhouette aperçue dans une médina, la lumière de l’Atlantique ou un objet conservé sans que l’on sache exactement pourquoi. J’aimerais que celui qui regarde mes toiles y reconnaisse quelque chose sans nécessairement l’avoir déjà vu. Une mémoire marocaine sensible et chaleureuse, loin des représentations convenues; féminine sans être enfermée dans les clichés, contemporaine sans perdre son âme. Je voudrais laisser moins une image précise qu’une sensation de familiarité, comme le souvenir d’un lieu que l’on aurait peut-être aimé avant même de le connaître.

 

F. N. H. : La femme occupe une place considérable dans votre œuvre. Qu’est-ce qui vous inspire dans ses différents visages et dans ce qu’elle représente pour vous ?

A. R. : La femme m’inspire précisément parce qu’elle ne peut pas être réduite à un seul visage. Elle peut être douce et déterminée, silencieuse et profondément présente, vulnérable et puissante. Ces dimensions ne s’opposent pas : elles coexistent. Je ne cherche pas uniquement à peindre sa beauté visible. Je m’intéresse à ce qui se passe derrière un regard, à ce qu’une posture révèle ou dissimule, à toutes les histoires qu’un visage porte sans les raconter. La femme marocaine, en particulier, est dépositaire d’une mémoire considérable. Elle transmet des gestes, des récits, des valeurs, parfois sans avoir conscience de tout ce qu’elle préserve. À travers elle, je peins aussi la transmission, la résistance, la liberté et la capacité de se réinventer. J’aime la représenter comme une présence vivante, jamais comme une figure figée.

 

F. N. H. : Que représente la nature pour vous et comment cette relation se traduit-elle dans votre peinture ?

A. R. : La nature est probablement notre première expérience de la profondeur. La mer, par exemple, peut être parfaitement limpide et demeurer insondable. Cette coexistence entre ce qui se donne à voir et ce qui nous échappe me fascine. La mer occupe une place particulière dans mon travail. Elle m’attire autant qu’elle me donne le vertige. Elle représente le mouvement, l’inconnu, la liberté, mais aussi l’impossibilité de tout maîtriser. La lumière, les arbres, les fleurs ou les paysages ne sont donc jamais de simples décors dans mes toiles. Ils deviennent des états intérieurs. Lorsque je peins la nature, je ne cherche pas seulement à la reproduire. J’essaie de traduire ce qu’elle provoque en moi : l’apaisement, le trouble, l’élan ou parfois la nostalgie. Le paysage extérieur devient alors un paysage intime.

 

F. N. H. : Quelle place la couleur occupe-t-elle dans votre langage artistique et dans la transmission de vos émotions ?

A. R. : La couleur est mon premier langage. Elle arrive souvent avant la forme et parfois même avant l’idée. Je ne la choisis pas uniquement pour sa beauté ou pour son harmonie : je la choisis pour sa justesse émotionnelle. Une couleur peut réchauffer un souvenir, créer une distance, faire surgir une présence ou introduire un trouble. Elle peut dire la joie sans être légère, ou la mélancolie sans devenir sombre. C’est cette complexité qui m’intéresse. Je travaille beaucoup par superpositions. Certaines couleurs doivent être recouvertes, atténuées ou traversées par d’autres pour trouver leur véritable intensité. Nous fonctionnons d’ailleurs un peu de la même manière : nos émotions ne sont jamais isolées. Elles se déposent les unes sur les autres et composent peu à peu notre profondeur.

 

F. N. H. : Comment traduisezvous sur la toile ce qui ne se voit pas mais qui se ressent ?

A. R. : L’invisible se traduit rarement de manière littérale. Il apparaît dans une couleur qui déborde, une matière plus dense, un regard qui ne se livre pas entièrement, un vide laissé volontairement ou une forme qui semble inachevée. Je pars souvent d’une sensation difficile à nommer. Je ne cherche pas tout de suite à l’expliquer, car les mots pourraient parfois la réduire. Je la laisse trouver son propre langage à travers le geste, la matière et la couleur. C’est peut-être cela, peindre : rendre perceptible ce qui n’avait pas encore de forme.

 

F. N. H. : Que se passe-t-il pour vous dans ce moment privilégié où vous êtes face à la toile et au pinceau ? Que ressentez-vous lorsque la création commence à prendre forme ? 

A. R. : Il y a d’abord un moment de silence, même lorsque l’idée est déjà présente. Face à la toile, il faut accepter de ne pas tout savoir. Le premier geste ouvre un chemin, mais il ne dit pas encore où celui-ci va conduire. Puis vient une forme de dialogue. La toile résiste, propose, réclame parfois autre chose que ce que j’avais imaginé. Il m’arrive de croire une œuvre terminée, puis, quelques jours plus tard, de sentir qu’elle m’appelle encore. Avec le recul, une profondeur apparaît, un déséquilibre se révèle ou une couleur demande à être reprise. Lorsque la création commence véritablement à prendre forme, je ressens à la fois de la joie et de l’étonnement. Quelque chose qui n’existait jusque-là qu’en moi devient visible et commence déjà à ne plus m’appartenir complètement. Le temps fait partie de l’œuvre. Il permet à la toile de révéler ce qu’elle porte réellement.

 

F. N. H. : Vous organisez également des ateliers de peinture. Pourquoi avez-vous choisi de faire de la transmission une dimension de votre démarche artistique, et qu’aimeriez-vous transmettre à ceux qui participent à ces ateliers ?

A. R. : Je n’enseigne pas la peinture comme une suite de règles à reproduire. J’aide bien sûr les participants à structurer une composition, à comprendre les mélanges de couleurs et à maîtriser progressivement les techniques. Mais je souhaite surtout qu’ils découvrent leur propre manière de regarder. Beaucoup d’adultes arrivent en disant : «Je ne sais pas peindre» ou «Je ne suis pas créatif». Derrière ces phrases, il y a souvent la peur de mal faire, d’être jugé ou de ne pas être à la hauteur. La peinture offre un espace rare où l’on peut essayer, recouvrir, recommencer et transformer ce que l’on considérait d’abord comme une erreur. Ce que j’aimerais transmettre, c’est la liberté de créer sans se comparer. Un atelier réussi est celui où une personne repart non seulement avec une toile, mais avec un regard un peu plus libre sur elle-même.

 

F. N. H. : Votre œuvre, distinguée à l’issue d’un concours organisé par Barid Al-Maghrib, a été acquise pour rejoindre son musée puis choisie pour devenir un timbre. Que représente pour vous cette reconnaissance ?

A. R. : Cette reconnaissance m’a profondément touchée, car elle dépasse la distinction artistique elle-même. Cette œuvre, consacrée au Malhoun, rejoint le Musée de la Poste de Rabat et devient, à travers le timbre, une petite parcelle de la mémoire collective du Maroc. Le timbre est un objet particulier. Il voyage, franchit les distances, porte un fragment d’identité et accompagne les histoires humaines les plus simples comme les plus importantes. Voir une œuvre quitter l’espace de l’atelier pour entrer dans cette circulation symbolique est une émotion très forte. Il y a également quelque chose de profondément cohérent dans le fait qu’une œuvre inspirée par un patrimoine transmis de génération en génération devienne elle-même un objet de transmission. Pour une artiste, savoir que son travail rejoint la mémoire artistique et philatélique de son pays représente à la fois une fierté et une responsabilité.

 

F. N. H. : Quel regard portezvous aujourd’hui sur la place de la peinture et de l’art au Maroc ? Et quel rôle l’artiste peut-il jouer dans la transmission de notre mémoire et de notre identité ?

A. R. : Le Maroc possède une richesse visuelle, artisanale et symbolique exceptionnelle. Notre création contemporaine est vivante, plurielle et de plus en plus visible. L’enjeu est peut-être aujourd’hui de lui offrir davantage d’espaces de rencontre, de transmission et d’accès, afin que l’art ne soit pas perçu comme quelque chose de réservé. L’artiste n’est pas seulement celui qui conserve la mémoire. Il la questionne, la déplace et lui permet de continuer à vivre. Une culture demeure vivante lorsqu’elle accepte d’être regardée autrement et réinterprétée par chaque génération. Je crois que l’artiste peut établir un dialogue entre ce que nous avons reçu et ce que nous sommes en train de devenir. Il ne porte pas une vérité unique sur son pays. Il en révèle des nuances, des silences et parfois des visages que l’on ne regardait plus. C’est ainsi que l’art participe à notre mémoire, non pas en la figeant, mais en continuant à l’interroger. 

 

 

 

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